La justice Ă©tatique africaine traverse, depuis plusieurs dĂ©cennies, une crise structurelle profonde qui affecte son efficacitĂ© et sa crĂ©dibilitĂ©. Cette crise se manifeste notamment par la lenteur excessive des procĂ©dures, le coĂ»t Ă©levĂ© de lâaccĂšs Ă la justice, lâinsuffisance des infrastructures judiciaires et lâĂ©loignement gĂ©ographique des juridictions pour une large partie de la population. Ă ces difficultĂ©s matĂ©rielles sâajoute un dĂ©ficit croissant de confiance des justiciables Ă lâĂ©gard des institutions judiciaires Ă©tatiques, souvent perçues comme peu accessibles, formalistes et inadaptĂ©es aux rĂ©alitĂ©s sociales locales. Dans ce contexte, lâeffectivitĂ© du droit et la consolidation de lâĂtat de droit demeurent des dĂ©fis majeurs pour de nombreux Ătats africains.
Par ailleurs, les systĂšmes juridiques africains se caractĂ©risent par un pluralisme juridique marquĂ©, rĂ©sultant de la coexistence du droit Ă©tatique, du droit coutumier et de divers mĂ©canismes alternatifs de rĂšglement des conflits. Bien avant lâinstitutionnalisation moderne des modes alternatifs de rĂšglement des diffĂ©rends, les sociĂ©tĂ©s africaines recouraient dĂ©jĂ Ă des formes consensuelles de justice, fondĂ©es sur le dialogue, la mĂ©diation communautaire et la recherche de lâĂ©quilibre social. Cette pluralitĂ© normative, si elle constitue une richesse juridique et culturelle, pose Ă©galement la question de lâarticulation entre justice Ă©tatique et justice nĂ©gociĂ©e dans un cadre respectueux des principes de lâĂtat de droit.
Câest dans cette dynamique que sâinscrit lâintĂ©gration de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo Ă lâOrganisation pour lâharmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA), intervenue en 2012. Ă travers lâadoption de lâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation, lâOHADA promeut les modes alternatifs de rĂšglement des diffĂ©rends comme instruments de sĂ©curitĂ© juridique, de pacification des relations Ă©conomiques et dâamĂ©lioration du climat des affaires. En RDC, cette Ă©volution normative sâaccompagne dâun recours croissant Ă la mĂ©diation, tant dans les litiges civils, commerciaux que fonciers, suscitant un renouvellement des pratiques judiciaires et parajudiciaires. Toutefois, si la mĂ©diation apparaĂźt comme une rĂ©ponse pragmatique aux insuffisances de la justice Ă©tatique, son dĂ©veloppement soulĂšve des interrogations fondamentales quant Ă sa compatibilitĂ© avec les exigences de lâĂtat de droit. Le recours accru Ă une justice nĂ©gociĂ©e peut, en effet, faire craindre une dĂ©judiciarisation excessive, une privatisation de la justice, voire lâĂ©mergence de mĂ©canismes parallĂšles susceptibles dâaffaiblir lâautoritĂ© du juge et de compromettre les garanties procĂ©durales des justiciables.
DĂšs lors, la question centrale Ă laquelle cet article se propose de rĂ©pondre est la suivante : dans quelle mesure la mĂ©diation, telle quâencadrĂ©e en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo et dans lâespace OHADA, contribue-t-elle Ă la consolidation de lâĂtat de droit, sans engendrer une justice parallĂšle de nature Ă affaiblir lâautoritĂ© judiciaire ?
Pour rĂ©pondre Ă cette problĂ©matique, lâĂ©tude adopte la mĂ©thode exĂ©gĂ©tique combinant lâanalyse normative des textes nationaux et communautaires, notamment lâActe uniforme OHADA relatif Ă la mĂ©diation, lâexamen de la jurisprudence pertinente de la Cour commune de justice et dâarbitrage (CCJA) ainsi que des juridictions congolaises, et une approche doctrinale critique. Lâanalyse sera structurĂ©e en trois temps : il sâagira dâabord dâexaminer la mĂ©diation comme levier de consolidation de lâĂtat de droit en Afrique et en RDC ; ensuite, dâanalyser son encadrement normatif et jurisprudentiel dans le systĂšme OHADA ; enfin, de proposer une lecture critique des limites et des dĂ©fis que pose la mĂ©diation dans les contextes africains contemporains.
I. La mĂ©diation comme levier de consolidation de lâĂtat de droit en Afrique et en RDC
LâĂ©tude de la mĂ©diation comme levier de consolidation de lâĂtat de droit en Afrique, et particuliĂšrement en RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo, met en Ă©vidence son rĂŽle croissant dans la transformation des modes de rĂšglement des conflits. Face aux limites structurelles des systĂšmes judiciaires Ă©tatiques, caractĂ©risĂ©s notamment par la lenteur des procĂ©dures, lâengorgement des juridictions et les difficultĂ©s dâaccĂšs Ă la justice, la mĂ©diation apparaĂźt comme une alternative crĂ©dible et efficace. Elle ne se limite pas Ă un simple mĂ©canisme procĂ©dural, mais sâinscrit dans une logique plus large de pacification sociale et de renforcement de la cohĂ©sion au sein des sociĂ©tĂ©s africaines. En outre, dans un contexte dâintĂ©gration juridique et Ă©conomique, notamment au sein de lâespace OHADA, la mĂ©diation participe Ă©galement Ă la sĂ©curisation des relations dâaffaires et Ă lâamĂ©lioration du climat des investissements. Il convient ainsi dâexaminer, dâune part, la mĂ©diation comme rĂ©ponse aux insuffisances structurelles de la justice Ă©tatique (A), dâautre part, son rĂŽle en tant quâinstrument de pacification sociale dans les sociĂ©tĂ©s africaines (B), et enfin, sa contribution Ă la sĂ©curitĂ© juridique et Ă lâattractivitĂ© Ă©conomique dans lâespace OHADA (C).
A. La médiation comme réponse aux insuffisances structurelles de la justice étatique
La justice Ă©tatique en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, Ă lâinstar de nombreux systĂšmes judiciaires africains, est confrontĂ©e Ă dâimportantes insuffisances structurelles qui compromettent lâeffectivitĂ© des droits et la rĂ©alisation de lâĂtat de droit. Ces insuffisances se traduisent notamment par le manque dâinfrastructures judiciaires adĂ©quates, la lenteur excessive des procĂ©dures, la surcharge chronique des juridictions ainsi que les difficultĂ©s dâaccĂšs Ă la justice, particuliĂšrement en milieu rural et pĂ©riurbain.
En RDC, lâinsuffisance des infrastructures judiciaires demeure un obstacle majeur Ă lâadministration efficace de la justice. De vastes portions du territoire national ne disposent pas de juridictions fonctionnelles, obligeant les justiciables Ă parcourir de longues distances pour saisir un tribunal compĂ©tent. Cette situation engendre non seulement des coĂ»ts financiers importants, mais contribue Ă©galement Ă dĂ©courager le recours Ă la justice Ă©tatique, favorisant ainsi le rĂšglement informel ou parfois violent des conflits[1]. Comme le souligne Bakandeja wa Mpungu, lâĂ©loignement gĂ©ographique des juridictions constitue une nĂ©gation pratique du droit dâaccĂšs Ă la justice, pourtant garanti par la Constitution congolaise[2].
Ă ces carences infrastructurelles sâajoutent la lenteur des procĂ©dures judiciaires et la surcharge des juridictions. Les tribunaux congolais sont confrontĂ©s Ă un volume Ă©levĂ© de dossiers, souvent sans moyens humains et matĂ©riels proportionnĂ©s. Cette situation entraĂźne des dĂ©lais de jugement excessifs, incompatibles avec lâexigence du dĂ©lai raisonnable, Ă©lĂ©ment fondamental du droit Ă un procĂšs Ă©quitable[3]. Or, une justice tardive Ă©quivaut frĂ©quemment Ă une justice dĂ©niĂ©e, affaiblissant la confiance des citoyens dans lâinstitution judiciaire et, par ricochet, dans lâĂtat de droit lui-mĂȘme[4].
Par ailleurs, lâaccĂšs Ă la justice demeure particuliĂšrement problĂ©matique dans les zones rurales et pĂ©riurbaines, oĂč vivent pourtant la majoritĂ© des populations africaines. LâanalphabĂ©tisme juridique, la pauvretĂ©, la mĂ©connaissance des procĂ©dures judiciaires et la raretĂ© des auxiliaires de justice accentuent lâexclusion judiciaire de ces populations[5]. Dans ce contexte, la justice Ă©tatique apparaĂźt souvent comme une institution lointaine, coĂ»teuse et peu adaptĂ©e aux rĂ©alitĂ©s sociales locales.
Câest prĂ©cisĂ©ment pour pallier ces insuffisances que la mĂ©diation se prĂ©sente comme un mĂ©canisme pertinent de justice de proximitĂ©. En permettant aux parties de rĂ©soudre leurs diffĂ©rends en dehors des juridictions Ă©tatiques, dans un cadre souple, rapide et moins onĂ©reux, la mĂ©diation contribue Ă rapprocher la justice du justiciable. Elle favorise un rĂšglement consensuel des conflits, fondĂ© sur le dialogue et la responsabilisation des parties, tout en rĂ©duisant la pression sur les juridictions Ă©tatiques[6]. Dans lâespace OHADA, lâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation consacre cette approche en Ă©rigeant la mĂ©diation en outil juridique Ă part entiĂšre, complĂ©mentaire de la justice Ă©tatiqueâ·.
Ainsi, en tant que mĂ©canisme de justice de proximitĂ©, la mĂ©diation participe Ă la consolidation de lâĂtat de droit en renforçant lâeffectivitĂ© des droits et lâaccessibilitĂ© de la justice. Elle ne se substitue pas au juge, mais intervient comme un mode alternatif permettant de rendre la justice plus accessible, plus rapide et plus conforme aux attentes des justiciables, Ă condition dâĂȘtre juridiquement encadrĂ©e et placĂ©e sous le contrĂŽle de lâautoritĂ© judiciaire.
B. La médiation comme instrument de pacification sociale dans les sociétés africaines
La mĂ©diation occupe une place centrale dans les sociĂ©tĂ©s africaines traditionnelles, oĂč le rĂšglement des conflits repose historiquement sur des mĂ©canismes consensuels visant moins la sanction que la restauration de lâharmonie sociale. Contrairement Ă la justice contentieuse, fondĂ©e sur lâopposition des prĂ©tentions et la dĂ©signation dâun gagnant et dâun perdant, les pratiques africaines de rĂšglement des diffĂ©rends privilĂ©gient la recherche du consensus, lâintervention de tiers respectĂ©s comme les chefs coutumiers, les sages ou notables et la rĂ©conciliation durable des parties[7]. Cette approche communautaire du conflit sâinscrit dans une conception sociale du droit, oĂč la paix et la cohĂ©sion du groupe priment sur lâaffirmation individualiste des droits subjectifs.
Cette tradition africaine du rĂšglement consensuel des conflits rĂ©vĂšle une continuitĂ© Ă©vidente avec la mĂ©diation moderne, telle que promue aujourdâhui par les systĂšmes juridiques contemporains. En effet, les principes fondamentaux de la mĂ©diation : volontariat, impartialitĂ© du tiers, dialogue, confidentialitĂ© et recherche dâune solution mutuellement acceptable trouvent un Ă©cho direct dans les pratiques coutumiĂšres africaines[8]. Comme le souligne Michel Alliot, la justice africaine traditionnelle nâignore pas le droit, mais lâinscrit dans une logique de rĂ©gulation sociale et de maintien de lâĂ©quilibre communautaire[9]. La mĂ©diation moderne apparaĂźt ainsi moins comme une innovation exogĂšne que comme une formalisation juridique de pratiques sociales prĂ©existantes, adaptĂ©es aux exigences contemporaines de lâĂtat de droit.
En RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, cette continuitĂ© se manifeste notamment dans les mĂ©canismes de rĂšglement des conflits fonciers, familiaux et communautaires, oĂč la mĂ©diation coutumiĂšre joue un rĂŽle essentiel dans la prĂ©vention de lâescalade des tensions[10]. En favorisant le dialogue et la comprĂ©hension mutuelle, la mĂ©diation permet de prĂ©server le lien social, souvent mis Ă mal par des procĂ©dures judiciaires longues, coĂ»teuses et parfois perçues comme injustes ou partiales. Elle contribue ainsi Ă Ă©viter la judiciarisation excessive des conflits et Ă prĂ©venir le recours Ă la violence, phĂ©nomĂšne particuliĂšrement prĂ©occupant dans les contextes marquĂ©s par la fragilitĂ© institutionnelle[11].
La pacification sociale induite par la mĂ©diation constitue, Ă cet Ă©gard, une condition essentielle de la consolidation de lâĂtat de droit en Afrique. LâĂtat de droit ne saurait se rĂ©duire Ă lâexistence formelle de normes juridiques ; il suppose Ă©galement un climat de paix sociale propice Ă lâeffectivitĂ© des droits et au fonctionnement des institutions[12]. En favorisant la rĂ©solution pacifique des conflits et en renforçant la cohĂ©sion sociale, la mĂ©diation contribue Ă la stabilitĂ© sociale, socle indispensable Ă lâautoritĂ© de lâĂtat et Ă la lĂ©gitimitĂ© de lâordre juridique. Toutefois, cette contribution ne peut ĂȘtre pleinement rĂ©alisĂ©e que si la mĂ©diation est articulĂ©e avec la justice Ă©tatique et encadrĂ©e par des garanties juridiques assurant le respect des droits fondamentaux.
C. La mĂ©diation dans lâespace OHADA : un outil de sĂ©curitĂ© juridique et dâattractivitĂ© Ă©conomique
Dans lâespace OHADA, la mĂ©diation occupe dĂ©sormais une place centrale dans lâarchitecture juridique communautaire, en tant que mĂ©canisme privilĂ©giĂ© de prĂ©vention et de rĂšglement des diffĂ©rends Ă©conomiques. Consciente des limites de la justice contentieuse classique et des exigences dâun environnement Ă©conomique sĂ©curisĂ©, lâOrganisation pour lâharmonisation en Afrique du droit des affaires a progressivement intĂ©grĂ© les modes alternatifs de rĂšglement des diffĂ©rends (MARD) dans son dispositif normatif. Cette dynamique sâest concrĂ©tisĂ©e par lâadoption de lâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation du 23 novembre 2017, qui consacre la mĂ©diation comme un instrument juridique autonome, complĂ©mentaire Ă lâarbitrage et Ă la justice Ă©tatique[13].
La place centrale de la mĂ©diation dans le droit OHADA sâexplique par son rĂŽle stratĂ©gique dans la sĂ©curisation des relations commerciales. En permettant aux opĂ©rateurs Ă©conomiques de rĂ©soudre leurs diffĂ©rends de maniĂšre rapide, confidentielle et consensuelle, la mĂ©diation contribue Ă la continuitĂ© des relations dâaffaires et Ă la rĂ©duction des risques contentieux[14]. Elle offre aux parties la possibilitĂ© de prĂ©server leurs intĂ©rĂȘts Ă©conomiques tout en Ă©vitant lâalĂ©a judiciaire et les coĂ»ts souvent Ă©levĂ©s des procĂ©dures contentieuses transfrontaliĂšres. Ă cet Ă©gard, lâActe uniforme OHADA relatif Ă la mĂ©diation Ă©tablit des principes clairs, tels que la libertĂ© de recourir Ă la mĂ©diation, la neutralitĂ© du mĂ©diateur et la confidentialitĂ© du processus, qui renforcent la confiance des acteurs Ă©conomiques[15].
En outre, la mĂ©diation constitue un levier important de promotion du climat des affaires et de protection des investisseurs dans lâespace OHADA. La sĂ©curitĂ© juridique, entendue comme la prĂ©visibilitĂ© et la stabilitĂ© des rĂšgles applicables, constitue un facteur dĂ©terminant des dĂ©cisions dâinvestissement. Or, la possibilitĂ© de recourir Ă une mĂ©diation encadrĂ©e juridiquement, assortie de la facultĂ© dâhomologation judiciaire de lâaccord issu de la mĂ©diation, renforce la protection des droits des investisseurs et garantit lâexĂ©cution des engagements contractuels[16]. La Cour commune de justice et dâarbitrage (CCJA) joue, Ă cet Ă©gard, un rĂŽle essentiel en assurant une interprĂ©tation uniforme des textes OHADA et en veillant Ă la sĂ©curitĂ© juridique des accords de mĂ©diation[17].
Enfin, lâharmonisation juridique opĂ©rĂ©e par lâOHADA constitue un facteur majeur de prĂ©visibilitĂ© normative, indispensable Ă lâattractivitĂ© Ă©conomique des Ătats membres. En instaurant des rĂšgles communes applicables Ă lâensemble de lâespace OHADA, lâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation rĂ©duit les incertitudes juridiques liĂ©es Ă la diversitĂ© des droits nationaux et favorise un environnement juridique cohĂ©rent et lisible pour les opĂ©rateurs Ă©conomiques[18]. Cette harmonisation contribue Ă renforcer lâĂtat de droit Ă©conomique en Afrique, en garantissant lâĂ©galitĂ© des acteurs devant la norme et en assurant la cohĂ©rence du systĂšme juridique communautaire. Toutefois, lâefficacitĂ© de la mĂ©diation OHADA dĂ©pend Ă©troitement de son appropriation par les juridictions nationales et de son articulation harmonieuse avec les droits internes des Ătats parties.
II. Lâencadrement normatif et jurisprudentiel de la mĂ©diation en RDC et dans lâespace OHADA
Lâanalyse de la mĂ©diation comme instrument de consolidation de lâĂtat de droit ne saurait ĂȘtre complĂšte sans lâĂ©tude du cadre normatif et jurisprudentiel qui en organise la mise en Ćuvre en Afrique, et plus particuliĂšrement en RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo et dans lâespace OHADA. En effet, la reconnaissance et lâefficacitĂ© de la mĂ©diation reposent sur un ensemble de rĂšgles juridiques et de pratiques jurisprudentielles qui encadrent son fonctionnement, garantissent sa crĂ©dibilitĂ© et assurent la sĂ©curitĂ© des parties qui y recourent. Cette Ă©volution normative tĂ©moigne dâune volontĂ© progressive des Ătats et des organisations rĂ©gionales dâintĂ©grer la mĂ©diation dans les systĂšmes juridiques formels, tout en lâadaptant aux rĂ©alitĂ©s locales. Dans cette perspective, il convient dâexaminer, dâune part, le cadre juridique de la mĂ©diation en RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo, afin dâen apprĂ©cier les fondements et les spĂ©cificitĂ©s nationales (A), dâautre part, lâintĂ©gration et le dĂ©veloppement de la mĂ©diation dans le systĂšme OHADA, qui en fait un outil structurant de rĂ©gulation des relations Ă©conomiques (B), et, enfin, les apports jurisprudentiels africains et OHADA, qui contribuent Ă prĂ©ciser les contours de la mĂ©diation et Ă renforcer son rĂŽle dans la consolidation de lâĂtat de droit (C).
A. Le cadre juridique de la médiation en République démocratique du Congo
En RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, la mĂ©diation trouve son fondement juridique dans les principes constitutionnels relatifs Ă lâaccĂšs Ă la justice et au rĂšglement pacifique des conflits. La Constitution du 18 fĂ©vrier 2006, telle que modifiĂ©e Ă ce jour, consacre le droit de toute personne Ă la justice et impose Ă lâĂtat lâobligation de garantir la protection juridictionnelle effective des droits[19]. Bien que la mĂ©diation ne soit pas expressĂ©ment consacrĂ©e par la Constitution, elle sâinscrit dans lâesprit des dispositions constitutionnelles qui promeuvent la paix sociale, la cohĂ©sion nationale et le rĂšglement pacifique des diffĂ©rends comme fondements de lâĂtat de droit[20].
Au-delĂ du socle constitutionnel, la mĂ©diation est reconnue et pratiquĂ©e en RDC Ă travers diverses dispositions sectorielles, notamment en droit foncier, en droit du travail et en droit de la famille. En matiĂšre fonciĂšre, les mĂ©canismes de conciliation et de mĂ©diation sont frĂ©quemment mobilisĂ©s pour rĂ©soudre les conflits liĂ©s Ă la terre, en raison de leur complexitĂ© sociale et de leur forte charge communautaire. Le lĂ©gislateur congolais, tout en affirmant la compĂ©tence des juridictions de droit commun, encourage implicitement le rĂšglement amiable des litiges fonciers afin de prĂ©venir lâescalade des conflits et de prĂ©server la paix sociale[21]. Cette approche est largement relayĂ©e par la pratique administrative et judiciaire[22].
En droit du travail, la mĂ©diation et la conciliation constituent des Ă©tapes essentielles du rĂšglement des diffĂ©rends collectifs et individuels. Le Code du travail congolais privilĂ©gie le rĂšglement amiable des conflits entre employeurs et travailleurs avant toute saisine des juridictions compĂ©tentes, traduisant ainsi la volontĂ© du lĂ©gislateur de favoriser le dialogue social et la stabilitĂ© des relations professionnelles[23]. De mĂȘme, en droit de la famille, la mĂ©diation est encouragĂ©e dans les litiges relatifs au mariage, Ă la filiation ou Ă la garde des enfants, afin de prĂ©server lâintĂ©rĂȘt supĂ©rieur de la famille et de limiter la judiciarisation des conflits Ă forte dimension personnelle[24].
La mĂ©diation en RDC peut prendre une forme judiciaire ou extrajudiciaire. La mĂ©diation judiciaire intervient lorsque le juge, saisi dâun litige, oriente les parties vers un processus de mĂ©diation, soit Ă leur demande, soit de sa propre initiative, si la nature du litige sây prĂȘte. Ă lâinverse, la mĂ©diation extra-judiciaire se dĂ©roule en dehors de toute instance judiciaire, sous lâĂ©gide de mĂ©diateurs indĂ©pendants, dâautoritĂ©s coutumiĂšres ou dâinstitutions spĂ©cialisĂ©es. Dans les deux cas, la mĂ©diation repose sur le consentement libre des parties et sur la recherche dâune solution nĂ©gociĂ©e[25].
Le juge congolais joue toutefois un rĂŽle central dans lâencadrement de la mĂ©diation, notamment Ă travers lâhomologation des accords issus du processus de mĂ©diation. Cette homologation confĂšre Ă lâaccord une force exĂ©cutoire et permet au juge de vĂ©rifier sa conformitĂ© Ă lâordre public et aux droits fondamentaux. En exerçant ce contrĂŽle, le juge assure lâarticulation entre justice nĂ©gociĂ©e et justice Ă©tatique, Ă©vitant ainsi que la mĂ©diation ne se transforme en une justice parallĂšle Ă©chappant aux garanties de lâĂtat de droit[26]. Le rĂŽle du juge apparaĂźt ainsi comme un Ă©lĂ©ment dĂ©terminant de la lĂ©gitimitĂ© et de lâefficacitĂ© de la mĂ©diation dans lâordre juridique congolais.
B. La médiation dans le systÚme OHADA
La mĂ©diation occupe une place structurante dans le systĂšme juridique OHADA depuis lâadoption de lâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation du 23 novembre 2017. Cet instrument normatif marque une Ă©tape dĂ©cisive dans la reconnaissance des modes alternatifs de rĂšglement des diffĂ©rends comme composantes essentielles de la sĂ©curitĂ© juridique et du bon fonctionnement de lâespace Ă©conomique OHADA. LâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation (AUM) Ă©rige la mĂ©diation en mĂ©canisme autonome, applicable Ă lâensemble des Ătats parties, tout en laissant aux droits internes le soin dâen assurer la mise en Ćuvre pratique[27].
Le principe de volontariat constitue lâun des piliers fondamentaux de la mĂ©diation en droit OHADA. ConformĂ©ment Ă lâarticle 5 de lâAUM, le recours Ă la mĂ©diation repose sur le consentement libre et Ă©clairĂ© des parties, lesquelles demeurent maĂźtresses tant de lâouverture que de la poursuite ou de lâabandon du processus de mĂ©diation[28]. Ce principe garantit le respect de lâautonomie de la volontĂ© et prĂ©serve la mĂ©diation de toute assimilation Ă une procĂ©dure juridictionnelle contraignante, tout en assurant sa compatibilitĂ© avec les exigences de lâĂtat de droit.
LâAUM consacre Ă©galement les principes de neutralitĂ© et dâindĂ©pendance du mĂ©diateur, indispensables Ă la crĂ©dibilitĂ© et Ă lâefficacitĂ© du processus de mĂ©diation. Le mĂ©diateur est tenu de rĂ©vĂ©ler toute circonstance susceptible de mettre en cause son impartialitĂ© et de se retirer en cas de conflit dâintĂ©rĂȘts[29]. Ces exigences, prĂ©vues notamment aux articles 6 et 7 de lâAUM, visent Ă instaurer un climat de confiance entre les parties et Ă prĂ©venir toute instrumentalisation de la mĂ©diation Ă des fins partisanes ou abusives.
La confidentialitĂ© constitue un autre principe essentiel de la mĂ©diation OHADA. En vertu de lâarticle 10 de lâAUM, les informations Ă©changĂ©es au cours de la mĂ©diation ne peuvent ĂȘtre divulguĂ©es ni utilisĂ©es dans une procĂ©dure judiciaire ou arbitrale ultĂ©rieure, sauf accord des parties ou exigence lĂ©gale contraire[30]. Cette confidentialitĂ© favorise la libertĂ© de parole des parties et encourage la recherche sincĂšre dâun compromis, tout en distinguant clairement la mĂ©diation du procĂšs public.
Lâun des apports majeurs de lâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation rĂ©side dans la reconnaissance de la force exĂ©cutoire de lâaccord issu de la mĂ©diation aprĂšs homologation judiciaire. ConformĂ©ment Ă lâarticle 16 de lâAUM, lâaccord de mĂ©diation peut ĂȘtre soumis Ă lâhomologation de la juridiction compĂ©tente de lâĂtat partie concernĂ©, confĂ©rant ainsi Ă cet accord une force exĂ©cutoire Ă©quivalente Ă celle dâune dĂ©cision de justice[31]. Ce mĂ©canisme assure la sĂ©curitĂ© juridique des accords de mĂ©diation et renforce leur effectivitĂ©, tout en maintenant le rĂŽle du juge comme garant de lâordre public et des droits fondamentaux.
Lâinteraction entre le droit OHADA et les droits internes des Ătats parties constitue un Ă©lĂ©ment structurant du rĂ©gime juridique de la mĂ©diation. Si lâAUM fixe un cadre normatif harmonisĂ©, son application concrĂšte dĂ©pend largement des lĂ©gislations nationales et des pratiques judiciaires nationales. Les Ătats conservent ainsi une marge dâapprĂ©ciation dans lâorganisation des services de mĂ©diation, la formation des mĂ©diateurs et les modalitĂ©s procĂ©durales dâhomologation des accords, Ă condition de respecter les principes et objectifs fixĂ©s par le droit OHADA[32].
Enfin, lâautoritĂ© des dĂ©cisions de la Cour commune de justice et dâarbitrage (CCJA) joue un rĂŽle dĂ©terminant dans la consolidation de la mĂ©diation au sein de lâespace OHADA. En tant que juridiction suprĂȘme du systĂšme OHADA, la CCJA assure lâinterprĂ©tation uniforme des Actes uniformes et veille Ă leur application cohĂ©rente dans lâensemble des Ătats parties. Les dĂ©cisions et avis de la CCJA relatifs Ă la mĂ©diation contribuent ainsi Ă renforcer la sĂ©curitĂ© juridique, la prĂ©visibilitĂ© normative et la confiance des acteurs Ă©conomiques dans le systĂšme OHADA[33].
C. Les apports jurisprudentiels africains et OHADA Ă la consolidation de lâĂtat de droit
La jurisprudence joue un rĂŽle dĂ©terminant dans la consolidation de la mĂ©diation comme instrument juridique crĂ©dible au sein de lâespace OHADA et des ordres juridiques nationaux africains. Par son Ćuvre interprĂ©tative, elle contribue Ă prĂ©ciser la portĂ©e normative des textes relatifs Ă la mĂ©diation, Ă renforcer la sĂ©curitĂ© juridique des accords issus de ce mĂ©canisme et Ă en garantir la conformitĂ© aux exigences de lâĂtat de droit.
1. La jurisprudence de la CCJA : sécurité juridique et autonomie de la volonté
La Cour commune de justice et dâarbitrage (CCJA), en tant que juridiction suprĂȘme du systĂšme OHADA, a progressivement affirmĂ© la valeur juridique des accords issus de modes alternatifs de rĂšglement des diffĂ©rends, y compris la mĂ©diation. Sans se substituer au lĂ©gislateur, la CCJA veille Ă ce que ces accords sâinscrivent dans le cadre des principes fondamentaux du droit OHADA, notamment la sĂ©curitĂ© juridique et la libertĂ© contractuelle[34].
Ă travers ses avis et dĂ©cisions, la CCJA a reconnu que lâaccord de mĂ©diation, dĂšs lors quâil rĂ©sulte du consentement libre et Ă©clairĂ© des parties et quâil respecte lâordre public, constitue une expression valable de lâautonomie de la volontĂ©[35]. Cette reconnaissance jurisprudentielle confĂšre Ă la mĂ©diation une lĂ©gitimitĂ© accrue et rassure les opĂ©rateurs Ă©conomiques quant Ă la stabilitĂ© et Ă lâexĂ©cution des engagements pris dans ce cadre.
En outre, la CCJA insiste sur lâimportance de lâhomologation judiciaire comme mĂ©canisme de sĂ©curisation des accords de mĂ©diation. Lâhomologation confĂšre Ă lâaccord une force exĂ©cutoire tout en assurant un contrĂŽle juridictionnel minimal, destinĂ© Ă prĂ©server lâordre public et les droits fondamentaux[36]. Par cette approche, la jurisprudence communautaire Ă©tablit un Ă©quilibre entre la souplesse de la mĂ©diation et les exigences de sĂ©curitĂ© juridique propres Ă lâĂtat de droit.
2. La jurisprudence nationale congolaise : médiation fonciÚre et commerciale
Au niveau national, la jurisprudence congolaise illustre concrĂštement le recours croissant Ă la mĂ©diation, notamment dans les domaines foncier et commercial. En matiĂšre fonciĂšre, les juridictions congolaises reconnaissent frĂ©quemment la pertinence des accords issus de mĂ©diations communautaires ou administratives, en raison de la dimension sociale et collective des conflits fonciers[37]. Ces accords sont admis dĂšs lors quâils ne portent pas atteinte aux rĂšgles impĂ©ratives du droit foncier et quâils ont Ă©tĂ© conclus sans contrainte.
En matiĂšre commerciale, la pratique judiciaire congolaise tend Ă©galement Ă valoriser les rĂšglements amiables des diffĂ©rends, en particulier lorsque ceux-ci contribuent Ă la continuitĂ© des relations dâaffaires et Ă la stabilitĂ© Ă©conomique. Les tribunaux commerciaux acceptent lâhomologation des accords de mĂ©diation, sous rĂ©serve du respect des rĂšgles dâordre public Ă©conomique et des dispositions applicables du droit OHADA[38]. Cette attitude jurisprudentielle favorise lâintĂ©gration effective de la mĂ©diation dans le paysage judiciaire congolais.
3. Le rĂŽle du juge comme garant de lâordre public et de lâĂtat de droit
Dans lâensemble de ces jurisprudences, le juge, quâil soit communautaire ou national, apparaĂźt comme le garant ultime de lâĂtat de droit. En contrĂŽlant la rĂ©gularitĂ© des accords de mĂ©diation, leur conformitĂ© Ă lâordre public et le respect des droits fondamentaux des parties, le juge empĂȘche que la mĂ©diation ne devienne un instrument de contournement de la loi ou de domination de la partie la plus forte[39].
Les enseignements jurisprudentiels issus de lâespace OHADA et de la RDC dĂ©montrent ainsi que la mĂ©diation contribue Ă la consolidation de lâĂtat de droit lorsquâelle est intĂ©grĂ©e dans un cadre juridictionnel cohĂ©rent. Loin dâaffaiblir lâautoritĂ© judiciaire, la mĂ©diation, telle quâencadrĂ©e par la jurisprudence, apparaĂźt comme un mĂ©canisme complĂ©mentaire qui renforce lâeffectivitĂ© du droit, la sĂ©curitĂ© juridique et la confiance des justiciables dans lâinstitution judiciaire.
III. Regard critique sur la mĂ©diation en Afrique et dans lâespace OHADA
Lâessor de la mĂ©diation en Afrique et dans lâespace OHADA, bien quâil traduise une volontĂ© de modernisation des modes de rĂšglement des diffĂ©rends, appelle Ă©galement une analyse critique de ses fondements, de ses pratiques et de ses effets rĂ©els. En effet, si la mĂ©diation est souvent prĂ©sentĂ©e comme un instrument de justice plus souple, plus rapide et plus accessible, elle nâest pas exempte de limites, notamment dans des contextes marquĂ©s par des inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et sociales profondes. Le recours Ă une justice nĂ©gociĂ©e peut, dans certains cas, accentuer les dĂ©sĂ©quilibres entre les parties et fragiliser les garanties fondamentales du procĂšs Ă©quitable. Par ailleurs, lâefficacitĂ© de la mĂ©diation dĂ©pend largement du cadre institutionnel et normatif dans lequel elle sâinscrit, lequel demeure encore perfectible dans plusieurs Ătats, dont la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo. Enfin, au sein de lâespace OHADA, lâambition dâharmonisation juridique se heurte parfois aux rĂ©alitĂ©s socioculturelles et pratiques des systĂšmes africains, posant la question de lâadaptation des normes aux contextes locaux. Il convient ainsi dâexaminer, dâune part, les risques liĂ©s au dĂ©veloppement dâune justice nĂ©gociĂ©e dans des environnements inĂ©galitaires (A), dâautre part, les limites institutionnelles et normatives propres Ă la mĂ©diation en RDC (B), et, enfin, les tensions entre harmonisation juridique et rĂ©alitĂ©s locales dans la mise en Ćuvre de la mĂ©diation au sein de lâespace OHADA (C).
A. Les risques dâune justice nĂ©gociĂ©e dans des contextes de fortes inĂ©galitĂ©s
Si la mĂ©diation est souvent prĂ©sentĂ©e comme un instrument de modernisation de la justice et de pacification sociale, son dĂ©ploiement dans les contextes africains et dans lâespace OHADA appelle une analyse critique approfondie. En effet, la justice nĂ©gociĂ©e, qui constitue le socle mĂȘme de la mĂ©diation, suppose une relative Ă©galitĂ© des parties et un consentement libre et Ă©clairĂ©. Or, ces conditions sont rarement rĂ©unies dans les sociĂ©tĂ©s africaines caractĂ©risĂ©es par de profondes inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques, sociales et institutionnelles.
Le premier risque majeur rĂ©side dans le dĂ©sĂ©quilibre structurel entre les parties au conflit. Dans de nombreux litiges fonciers, commerciaux ou communautaires, la mĂ©diation oppose une partie Ă©conomiquement forte (entreprise, investisseur, autoritĂ© publique) Ă une partie vulnĂ©rable (particulier, communautĂ© locale, travailleur). Dans un tel contexte, la nĂ©gociation peut devenir un instrument de domination subtile, oĂč la partie faible accepte un compromis dĂ©favorable par crainte des coĂ»ts, de la durĂ©e ou de lâincertitude dâune procĂ©dure judiciaire classique. La mĂ©diation risque alors de consacrer une justice dâadaptation, plutĂŽt quâune justice de protection des droits[40].
Ă ce dĂ©sĂ©quilibre sâajoutent les pressions informelles exercĂ©es par certaines autoritĂ©s locales, coutumiĂšres ou politiques, souvent impliquĂ©es directement ou indirectement dans les processus de mĂ©diation. Sous couvert de pacification sociale, la mĂ©diation peut ĂȘtre instrumentalisĂ©e pour imposer des solutions préétablies, prĂ©server des Ă©quilibres politiques ou protĂ©ger des intĂ©rĂȘts dominants. Dans ces conditions, le consentement des parties est frĂ©quemment viciĂ©, non par une contrainte juridique explicite, mais par un environnement social marquĂ© par la dĂ©pendance, la peur de la marginalisation ou la crainte de reprĂ©sailles symboliques ou matĂ©rielles[41].
Câest prĂ©cisĂ©ment Ă ce niveau que se situe lâapport critique et novateur du prĂ©sent article. Contrairement Ă une approche essentiellement fonctionnaliste de la mĂ©diation, largement dominante dans la littĂ©rature OHADA, cette Ă©tude soutient que la mĂ©diation ne constitue pas intrinsĂšquement un progrĂšs pour lâĂtat de droit. Elle ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme telle que si elle est pensĂ©e comme un espace juridiquement sĂ©curisĂ© de nĂ©gociation, et non comme un simple instrument de dĂ©sengorgement des juridictions. Dans le cas contraire, la mĂ©diation risque de produire un effet paradoxal : renforcer la paix sociale apparente tout en affaiblissant la justice substantielle et lâĂ©galitĂ© devant la loi.
En outre, lâarticle met en Ă©vidence un phĂ©nomĂšne encore peu analysĂ© en doctrine : la normalisation de lâinĂ©galitĂ© par la mĂ©diation. Lorsque les juridictions orientent systĂ©matiquement les parties vers la mĂ©diation sans Ă©valuer les rapports de force sous-jacents, elles contribuent Ă institutionnaliser une justice nĂ©gociĂ©e asymĂ©trique. Cette pratique, si elle nâest pas encadrĂ©e par un contrĂŽle juridictionnel rigoureux, peut conduire Ă une dĂ©responsabilisation de lâĂtat et Ă une privatisation silencieuse de la justice, contraire aux fondements mĂȘmes de lâĂtat de droit[42].
Ainsi, loin de rejeter la mĂ©diation, le prĂ©sent article plaide pour une relecture critique de son rĂŽle dans les systĂšmes juridiques africains et OHADA. Il affirme que la mĂ©diation ne peut contribuer Ă la consolidation de lâĂtat de droit que si elle est assortie de mĂ©canismes effectifs de protection de la partie faible, dâun contrĂŽle judiciaire substantiel du consentement et dâune vigilance accrue face aux pressions sociales et politiques. Ă dĂ©faut, la mĂ©diation risque de devenir un instrument de gestion sociale des conflits, plutĂŽt quâun vĂ©ritable outil de justice.
B. Les limites institutionnelles et normatives de la médiation en RDC
Si la mĂ©diation apparaĂźt, en thĂ©orie, comme un instrument prometteur de consolidation de lâĂtat de droit, son efficacitĂ© en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo demeure largement conditionnĂ©e par un ensemble de contraintes institutionnelles, normatives et sociologiques qui en rĂ©duisent la portĂ©e pratique. Ces limites rĂ©vĂšlent que la mĂ©diation, loin dâĂȘtre une panacĂ©e, peut devenir un mĂ©canisme fragile, voire contre-productif, lorsquâelle nâest pas rigoureusement encadrĂ©e.
1. Lâinsuffisance de formation et de professionnalisation des mĂ©diateurs
Lâune des principales faiblesses du systĂšme congolais de mĂ©diation rĂ©side dans lâabsence dâun cadre structurĂ© de formation, de certification et de dĂ©ontologie des mĂ©diateurs. Contrairement Ă certains Ătats africains ayant mis en place des centres nationaux de mĂ©diation ou des ordres professionnels, la RDC laisse encore une large place Ă des mĂ©diateurs improvisĂ©s, souvent choisis en raison de leur statut social, coutumier ou politique, plutĂŽt que de leurs compĂ©tences techniques.
Cette situation soulĂšve un double risque : dâune part, une dĂ©gradation de la qualitĂ© des accords issus de la mĂ©diation, souvent mal rĂ©digĂ©s ou juridiquement fragiles ; dâautre part, une confusion entre mĂ©diation, conciliation coutumiĂšre et arbitrage informel, ce qui affaiblit la crĂ©dibilitĂ© du mĂ©canisme au regard de lâĂtat de droit. Comme le souligne J. Carbonnier, « une justice sans juristes formĂ©s est une justice sans garanties »[43].
Pour nous, la consolidation de lâĂtat de droit par la mĂ©diation passe nĂ©cessairement par la juridicisation minimale du mĂ©tier de mĂ©diateur, sans pour autant le transformer en juge bis. La mĂ©diation doit rester souple, sans ĂȘtre approximative.
2. Lâabsence de mĂ©canismes effectifs de contrĂŽle et de suivi des mĂ©diations
Une autre limite majeure tient Ă la faiblesse des mĂ©canismes de contrĂŽle institutionnel des procĂ©dures de mĂ©diation en RDC. En pratique, de nombreux accords issus de mĂ©diation extra-judiciaire Ă©chappent totalement au contrĂŽle du juge, soit par mĂ©connaissance des parties, soit par volontĂ© dâĂ©viter toute intervention judiciaire. Or, cette absence de contrĂŽle favorise des accords contraires Ă lâordre public ou aux droits fondamentaux ; des renonciations abusives aux droits des parties les plus vulnĂ©rables ; une insĂ©curitĂ© juridique liĂ©e Ă lâinexĂ©cution ultĂ©rieure des engagements pris.
La doctrine OHADA insiste pourtant sur le rĂŽle du juge Ă©tatique comme garant ultime de la lĂ©galitĂ© des accords de mĂ©diation, notamment par lâhomologation, condition essentielle de leur force exĂ©cutoire[44]. En RDC, le dĂ©faut dâarticulation entre mĂ©diation et contrĂŽle juridictionnel contribue ainsi Ă une judiciaritĂ© affaiblie, incompatible avec les exigences de lâĂtat de droit.
3. La faible articulation entre justice coutumiÚre et justice étatique
Le pluralisme juridique congolais, loin dâĂȘtre un atout pleinement exploitĂ©, constitue souvent un facteur de fragmentation normative. La mĂ©diation coutumiĂšre, profondĂ©ment ancrĂ©e dans les pratiques sociales, coexiste avec la mĂ©diation moderne sans vĂ©ritable coordination institutionnelle. Cette situation engendre des dĂ©cisions divergentes selon les forums ; une incertitude sur la norme applicable ; une instrumentalisation de la mĂ©diation coutumiĂšre par certaines autoritĂ©s locales.
Comme lâobserve B. Kahombo, « lâabsence de passerelles juridiques entre justice coutumiĂšre et justice Ă©tatique transforme le pluralisme juridique en pluralisme conflictuel ».[45]
Position doctrinale de lâauteur : Lâarticle dĂ©fend lâidĂ©e que la mĂ©diation ne peut contribuer Ă lâĂtat de droit que si elle devient un espace de dialogue normatif entre le droit moderne et le droit coutumier, sous lâarbitrage minimal mais ferme de lâĂtat.
4. Le déficit de vulgarisation du droit OHADA et de la culture de la médiation
Enfin, lâun des obstacles les plus structurels demeure le faible niveau de diffusion du droit OHADA parmi les justiciables, les opĂ©rateurs Ă©conomiques locaux et mĂȘme certains praticiens du droit en RDC. LâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation de 2017 reste largement mĂ©connu en dehors des grands centres urbains. Ce dĂ©ficit de vulgarisation entraĂźne :
- une sous-utilisation de la médiation OHADA ;
- une méfiance persistante envers les mécanismes alternatifs ;
- une préférence pour des rÚglements informels, non juridiquement sécurisés.
Pourtant, la sĂ©curitĂ© juridique et lâattractivitĂ© Ă©conomique prĂŽnĂ©es par lâOHADA supposent une appropriation endogĂšne du droit harmonisĂ©, condition encore largement insatisfaite en RDC[46].
Ainsi, la mĂ©diation en RDC, bien quâelle constitue un levier potentiel de consolidation de lâĂtat de droit, demeure fragilisĂ©e par des limites institutionnelles et normatives profondes. LâoriginalitĂ© de cet article rĂ©side dans la dĂ©monstration selon laquelle la mĂ©diation ne renforce lâĂtat de droit que si elle est intĂ©grĂ©e, contrĂŽlĂ©e et socialement appropriĂ©e, sans quoi elle risque de devenir une justice parallĂšle, informelle et inĂ©galitaire.
C. La médiation OHADA : harmonisation normative et confrontation aux réalités locales africaines
LâActe uniforme OHADA relatif Ă la mĂ©diation du 23 novembre 2017 sâinscrit dans une dynamique dâharmonisation normative visant Ă renforcer la sĂ©curitĂ© juridique et lâattractivitĂ© des Ă©conomies africaines. Toutefois, cette uniformisation juridique se heurte, lors de sa mise en Ćuvre, Ă des rĂ©alitĂ©s sociales, culturelles et institutionnelles locales qui en limitent la portĂ©e effective. La mĂ©diation OHADA apparaĂźt ainsi comme un champ privilĂ©giĂ© pour analyser les tensions entre le droit harmonisĂ© et les pratiques juridiques africaines.
1. Une uniformisation juridique parfois déconnectée des réalités africaines
Lâun des reproches majeurs adressĂ©s au droit OHADA, y compris en matiĂšre de mĂ©diation, tient Ă son caractĂšre abstrait et techniciste, largement inspirĂ© des modĂšles occidentaux de rĂšglement alternatif des diffĂ©rends. Si lâActe uniforme consacre des principes fondamentaux tels que le volontariat, la confidentialitĂ© et la neutralitĂ© du mĂ©diateur, il accorde une place marginale aux modes traditionnels africains de rĂšglement consensuel des conflits, pourtant profondĂ©ment enracinĂ©s dans les sociĂ©tĂ©s locales.
Cette dĂ©connexion normative engendre un paradoxe : alors mĂȘme que la mĂ©diation est historiquement une pratique africaine, la mĂ©diation OHADA est parfois perçue comme un mĂ©canisme importĂ©, rĂ©servĂ© aux opĂ©rateurs Ă©conomiques modernes et aux litiges commerciaux formalisĂ©s. Comme le relĂšve A. Ondo, « lâuniformisation OHADA tend Ă invisibiliser les rationalitĂ©s juridiques africaines au profit dâune normativitĂ© exogĂšne[47] ».
Lâharmonisation normative, lorsquâelle ignore les dynamiques sociales locales, risque de produire un droit formellement cohĂ©rent mais socialement inopĂ©rant, ce qui affaiblit son apport Ă lâĂtat de droit.
2. La difficultĂ© dâune appropriation endogĂšne du modĂšle OHADA de mĂ©diation
La rĂ©ception du droit OHADA en RDC et dans plusieurs Ătats africains demeure marquĂ©e par une appropriation essentiellement institutionnelle, portĂ©e par les juridictions supĂ©rieures, les milieux dâaffaires et certains cercles universitaires. En revanche, les justiciables ordinaires, les autoritĂ©s locales et mĂȘme une partie des praticiens du droit demeurent peu familiers aux mĂ©canismes de mĂ©diation de l’OHADA.
Cette situation rĂ©vĂšle une fracture normative entre le droit harmonisĂ© et les pratiques sociales, ce qui limite lâeffectivitĂ© rĂ©elle de la mĂ©diation en tant quâoutil de consolidation de lâĂtat de droit. La mĂ©diation, censĂ©e rapprocher la justice du citoyen, devient paradoxalement un instrument Ă©litiste, Ă©loignĂ© des rĂ©alitĂ©s quotidiennes des populations africaines, notamment en milieu rural.
Selon K. Mbaya, « lâabsence dâappropriation endogĂšne du droit OHADA transforme lâharmonisation juridique en simple conformitĂ© formelle[48] ».
3. Dépendance normative et risque de transplantation juridique inachevée
La mĂ©diation OHADA illustre Ă©galement le phĂ©nomĂšne plus large de la dĂ©pendance normative, caractĂ©ristique de nombreux systĂšmes juridiques africains postcoloniaux. Lâimportation de modĂšles juridiques Ă©trangers, sans adaptation suffisante aux contextes locaux, conduit Ă ce que la doctrine qualifie de transplantation juridique inachevĂ©e.
Dans ce contexte, la mĂ©diation OHADA court le risque dâĂȘtre appliquĂ©e mĂ©caniquement par les juridictions ; dâignorer les rapports de pouvoir sociaux et Ă©conomiques rĂ©els et de renforcer des inĂ©galitĂ©s structurelles entre les parties, plutĂŽt que de les corriger. Comme lâĂ©crit A. Allott, « un droit transplantĂ© sans enracinement social devient un droit de papier[49] ». Cette observation demeure particuliĂšrement pertinente pour la mĂ©diation OHADA en Afrique centrale.
Ainsi, nous proposons de dĂ©passer la lecture binaire opposant droit harmonisĂ© et droit local, en soutenant que la mĂ©diation OHADA doit ĂȘtre pensĂ©e comme un droit Ă gĂ©omĂ©trie variable, intĂ©grant des marges dâadaptation nationale et culturelle.
Une appropriation sociale et culturelle permettant lâenracinement du mĂ©canisme au sein des pratiques africaines de rĂšglement des conflits. Ă dĂ©faut, la mĂ©diation risque de devenir un instrument normatif dĂ©sincarnĂ©, renforçant la dĂ©pendance juridique plutĂŽt que lâĂtat de droit.
Allott Anthony Allott soutient que les systĂšmes juridiques africains postcoloniaux sont caractĂ©risĂ©s par une forte importation normative, dont lâeffectivitĂ© dĂ©pend de leur rĂ©ception sociale rĂ©elle. Ă dĂ©faut, le droit demeure un simple « law in books », dĂ©pourvu dâimpact sur les comportements sociaux[50].
AppliquĂ©e Ă la mĂ©diation OHADA, cette thĂšse met en Ă©vidence le risque dâune transplantation juridique inachevĂ©e, oĂč les principes formels de mĂ©diation ne correspondent ni aux rapports sociaux rĂ©els ni aux modes locaux de rĂ©solution des conflits. Toutefois, lâapproche dâAllott, marquĂ©e par un certain pessimisme juridique, tend Ă opposer harmonisation et effectivitĂ© sociale, sans envisager une possible hybridation normative encadrĂ©e, pour nous, la mĂ©diation OHADA peut dĂ©passer le « droit de papier » si elle est accompagnĂ©e dâun contrĂŽle judiciaire minimal et dâune adaptation contextuelle maĂźtrisĂ©e.
Mais aussi, pour J. Carbonnier les modes alternatifs de rĂšglement des diffĂ©rends traduisent une dĂ©formalisation fonctionnelle du droit, permettant de restaurer la paix sociale lĂ oĂč la justice Ă©tatique se rĂ©vĂšle trop rigide ou conflictuelle[51]. La mĂ©diation incarne ainsi une justice de compromis, fondĂ©e sur lâautonomie de la volontĂ© et la pacification durable des relations sociales.
Cette approche Ă©claire la pertinence de la mĂ©diation dans les sociĂ©tĂ©s africaines, historiquement orientĂ©es vers le consensus. NĂ©anmoins, Carbonnier raisonne dans des contextes de relative Ă©galitĂ© sociale, ce qui limite la transposition directe de son analyse aux sociĂ©tĂ©s africaines caractĂ©risĂ©es par de fortes asymĂ©tries Ă©conomiques. Pour nous par contre la mĂ©diation ne peut remplir sa fonction sociale que si elle est juridiquement sĂ©curisĂ©e afin dâĂ©viter quâelle ne devienne un instrument de domination dĂ©guisĂ©e.
En plus, Alain Ondo critique lâOHADA pour sa tendance Ă imposer une normativitĂ© uniformisĂ©e, souvent dĂ©connectĂ©e des rationalitĂ©s juridiques africaines[52]. Selon lui, lâharmonisation juridique risque de marginaliser les pratiques coutumiĂšres et les mĂ©canismes endogĂšnes de rĂšglement des conflits.
En matiĂšre de mĂ©diation, cette critique est particuliĂšrement pertinente : un mĂ©canisme historiquement africain se trouve reformulĂ© dans un langage juridique technique, parfois inaccessible aux justiciables ordinaires. Cependant, une reconnaissance excessive des particularismes locaux pourrait fragiliser la sĂ©curitĂ© juridique recherchĂ©e par lâOHADA. Quant Ă nous, lâenjeu nâest pas de rejeter lâuniformisation, mais de la recontextualiser, en intĂ©grant les valeurs africaines du consensus sous le contrĂŽle de lâĂtat.
Kanku Mbaya insiste sur le fait que le droit OHADA ne peut ĂȘtre effectif que sâil fait lâobjet dâune appropriation endogĂšne, impliquant les acteurs locaux, les praticiens du droit et les justiciables[53]. Ă dĂ©faut, la mĂ©diation OHADA demeure une norme Ă©litiste, rĂ©servĂ©e aux milieux dâaffaires urbains.
Cette analyse met en Ă©vidence le dĂ©ficit de vulgarisation du droit OHADA en RDC, notamment dans les zones rurales et pĂ©riurbaines. Ainsi, pour nous, lâappropriation endogĂšne doit ĂȘtre envisagĂ©e comme une politique publique, combinant la formation des mĂ©diateurs, la vulgarisation normative et le contrĂŽle juridictionnel.
En outre, FidĂšle Mbenda adopte une lecture favorable de lâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation, quâil prĂ©sente comme un instrument de sĂ©curisation des relations commerciales et dâamĂ©lioration du climat des affaires[54]. Il met lâaccent sur la force exĂ©cutoire des accords homologuĂ©s et sur le rĂŽle unificateur de la CCJA. Toutefois, cette approche reste principalement centrĂ©e sur la mĂ©diation commerciale, laissant en marge les conflits fonciers, familiaux et sociaux, pourtant centraux en RDC. La mĂ©diation ne saurait consolider lâĂtat de droit si elle se limite Ă une logique purement Ă©conomique.
Basile Kahombo, dans « le pluralisme juridique conflictuel en RDC », analyse la coexistence du droit Ă©tatique, du droit OHADA et du droit coutumier en RDC comme un pluralisme juridique conflictuel, source dâinsĂ©curitĂ© juridique. Cette fragmentation normative fragilise la mĂ©diation lorsquâelle Ă©chappe Ă tout cadre institutionnel clair. Toutefois, lâauteur sâattarde davantage sur le diagnostic que sur les mĂ©canismes correctifs. Pour nous, la mĂ©diation doit devenir un outil dâarticulation normative, placĂ© sous la supervision du juge, afin de transformer le pluralisme conflictuel en pluralisme coordonnĂ©.
Ă la lumiĂšre de ces six auteurs, cet article dĂ©fend une thĂšse structurante : La mĂ©diation OHADA ne consolide lâĂ©tat de droit africain que si elle est juridiquement encadrĂ©e, institutionnellement contrĂŽlĂ©e et socialement appropriĂ©e. LâoriginalitĂ© scientifique rĂ©side dans la proposition dâune mĂ©diation comme espace dâhybridation normative maĂźtrisĂ©e, Ă©vitant Ă la fois lâabstraction uniformisante et lâinformalitĂ© dĂ©sinstitutionnalisĂ©e.
CONCLUSION
Lâanalyse de la mĂ©diation dans le contexte africain et, plus spĂ©cifiquement, au sein de lâespace OHADA, rĂ©vĂšle un paradoxe fondamental : mĂ©canisme ancien dans les sociĂ©tĂ©s africaines, la mĂ©diation se trouve aujourdâhui rĂ©investie par un droit harmonisĂ© moderne, porteur Ă la fois de promesses de consolidation de lâĂtat de droit et de risques de dĂ©rive normative. Loin dâĂȘtre un simple instrument technique de rĂšglement des diffĂ©rends, la mĂ©diation apparaĂźt comme un vĂ©ritable enjeu de gouvernance juridique.
Face aux insuffisances structurelles de la justice Ă©tatique en Afrique caractĂ©risĂ©es par la lenteur des procĂ©dures, le coĂ»t Ă©levĂ© de lâaccĂšs au juge, lâĂ©loignement gĂ©ographique et le dĂ©ficit de confiance institutionnelle, la mĂ©diation constitue indĂ©niablement un levier de justice de proximitĂ©, favorisant lâeffectivitĂ© des droits et la pacification sociale. En RDC, comme dans dâautres Ătats parties Ă lâOHADA, elle contribue Ă dĂ©sengorger les juridictions tout en offrant aux justiciables un cadre de rĂ©solution des conflits plus souple et consensuel. Ă cet Ă©gard, lâActe uniforme relatif Ă la mĂ©diation de 2017 marque une avancĂ©e normative majeure, en posant des garanties essentielles de sĂ©curitĂ© juridique et de force exĂ©cutoire des accords issus de la mĂ©diation. Cependant, lâĂ©tude dĂ©montre que la mĂ©diation ne saurait, Ă elle seule, constituer une alternative salvatrice Ă la justice Ă©tatique. Lorsquâelle est insuffisamment encadrĂ©e, institutionnellement contrĂŽlĂ©e ou socialement appropriĂ©e, elle risque de se transformer en une justice nĂ©gociĂ©e inĂ©galitaire, propice aux pressions informelles, Ă la marginalisation des parties vulnĂ©rables et Ă lâĂ©mergence dâune justice parallĂšle affaiblissant lâautoritĂ© judiciaire. Les rĂ©alitĂ©s congolaises, marquĂ©es par le pluralisme juridique, les inĂ©galitĂ©s socio-Ă©conomiques et la faiblesse institutionnelle, rendent ces dĂ©rives particuliĂšrement plausibles.
Lâapport scientifique majeur de cet article rĂ©side dans le dĂ©passement de lâopposition classique entre harmonisation normative et rĂ©alitĂ©s locales. La mĂ©diation OHADA ne doit ĂȘtre ni un modĂšle uniformisĂ© abstrait ni une pratique informelle dĂ©sinstitutionnalisĂ©e. Elle doit ĂȘtre conçue comme un espace dâhybridation normative maĂźtrisĂ©e, conciliant les exigences de sĂ©curitĂ© juridique, les valeurs africaines du consensus et le rĂŽle rĂ©gulateur de lâĂtat. Dans cette perspective, le juge ne perd pas son autoritĂ© ; il en devient le garant ultime, par lâorientation vers la mĂ©diation, le contrĂŽle de la lĂ©galitĂ© des accords et leur homologation.
DĂšs lors, la consolidation de lâĂtat de droit africain par la mĂ©diation suppose une triple exigence : un encadrement juridique clair, une institutionnalisation effective des mĂ©canismes de mĂ©diation et une appropriation endogĂšne par les acteurs sociaux. Ă dĂ©faut, la mĂ©diation risque de renforcer la dĂ©pendance normative et lâinsĂ©curitĂ© juridique plutĂŽt que la justice et la paix sociale.
En dĂ©finitive, la mĂ©diation ne constitue pas une justice de substitution, mais une justice complĂ©mentaire, dont la lĂ©gitimitĂ© et lâefficacitĂ© dĂ©pendent de son articulation harmonieuse avec la justice Ă©tatique. Câest Ă cette condition seulement quâelle pourra contribuer durablement Ă la consolidation de lâĂtat de droit en Afrique et dans lâespace OHADA, tout en rĂ©pondant aux aspirations profondes des sociĂ©tĂ©s africaines Ă une justice accessible, Ă©quitable et socialement lĂ©gitime.
Produit par : M. Franck BUSHIRI, Juriste en droit économique et social.
[1] M. Kamto, LâĂtat de droit en Afrique, Paris, Economica, 2006, p. 87.
[2] G. Bakandeja wa Mpungu, Droit judiciaire congolais, Kinshasa, Presses Universitaires du Congo, 2014, p. 112.
[3] J. Carbonnier, Sociologie juridique, Paris, PUF, 2004, p. 255.
[4] F. Sudre, Droit europĂ©en et international des droits de lâhomme, Paris, PUF, 13á” Ă©d., 2021, p. 421.
[5] J.-L. Atangana Amougou, AccĂšs Ă la justice et droits fondamentaux en Afrique, YaoundĂ©, Presses Universitaires dâAfrique, 2010, p. 143.
[6] P.-M. Dupuy et Y. Kerbrat, Droit international public, Paris, Dalloz, 14ᔠéd., 2022, p. 598.
[7] J.-G. Bidima, La palabre : une juridiction de la parole, Paris, Michalon, 1997, p. 45.
[8] E. Le Roy, La médiation africaine : une justice négociée, Paris, Karthala, 1996, p. 62.
[9] M. Alliot, Le droit africain, Paris, Dalloz, 1980, p. 98.
[10] G. Bakandeja wa Mpungu, Droit foncier et immobilier congolais, Kinshasa, Presses Universitaires du Congo, 2013, p. 201.
[11] M. Kamto, LâĂtat de droit en Afrique, Paris, Economica, 2006, p. 132.
[12] N. Rouland, Anthropologie juridique, Paris, PUF, 2008, p. 287.
[13] OHADA, Acte uniforme relatif à la médiation, 23 novembre 2017, Préambule et art. 1, p. 3.
[14] P. Meyer, Droit OHADA et sĂ©curitĂ© juridique des affaires, Paris, LâHarmattan, 2018, p. 119.
[15] E. Teyssier, Les modes alternatifs de rÚglement des différends en droit OHADA, Paris, LGDJ, 2019, p. 87.
[16] F. Anoukaha, « La sĂ©curitĂ© juridique dans lâespace OHADA », Revue de lâERSUMA, n° 5, 2016, p. 41.
[17] CCJA, avis n° 001/2018, p. 6 (sur lâuniformitĂ© dâinterprĂ©tation des Actes uniformes).
[18] J.-M. Sorel, OHADA et intégration juridique africaine, Bruxelles, Bruylant, 2017, p. 152.
[19] Constitution de la République démocratique du Congo du 18 février 2006, art. 19, p. 9.
[20] J. Tshibangu Kalala, Droit constitutionnel congolais, Kinshasa, PUC, 2015, p. 214.
[21] G. Bakandeja wa Mpungu, Droit foncier et immobilier congolais, Kinshasa, Presses Universitaires du Congo, 2013, p. 198.
[22] M. K. Mbuta, « Les modes alternatifs de rÚglement des conflits fonciers en RDC », Revue congolaise de droit et de société, n° 4, 2017, p. 76.
[23] Code du travail de la RDC, Loi n° 015-2002 du 16 octobre 2002, art. 269 et s., p. 87.
[24] L. Mutombo Kiese, Droit de la famille congolais, Kinshasa, PUC, 2014, p. 154.
[25] E. Le Roy, La médiation africaine : une justice négociée, Paris, Karthala, 1996, p. 71.
[26] J.-L. Atangana Amougou, AccĂšs Ă la justice et droits fondamentaux en Afrique, YaoundĂ©, Presses Universitaires dâAfrique, 2010, p. 189.
[27] OHADA, Acte uniforme relatif à la médiation, 23 novembre 2017, Préambule, p. 2.
[28] Ibid., art. 5, p. 5.
[29] Ibid., art. 6 et 7, p. 6.
[30] Ibid., art. 10, p. 8.
[31] Ibid., art. 16, p. 12.
[32] J.-M. Sorel, OHADA et intégration juridique africaine, Bruxelles, Bruylant, 2017, p. 158.
[33] CCJA, avis n° 001/2018 du 12 avril 2018, p. 7.
[34] F. Anoukaha, Droit OHADA et sĂ©curitĂ© juridique, YaoundĂ©, Presses Universitaires dâAfrique, 2016, p. 94.
[35] CCJA, avis n° 001/2018 du 12 avril 2018, p. 6.
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[54] F. Mbenda, La mĂ©diation dans lâespace OHADA, Bruylant, Bruxelles, 2019, pp. 139-152.
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