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Le titre foncier, preuve par excellence de la propriété immobilière

Le titre foncier est le seul titre de propriété immobilière incontestable prévu par le droit guinéen. Aux termes des dispositions de l’article 10 du code foncier et domanial guinéen : « la garantie des droits réels est obtenue par la publication sur le livre foncier… à un compte particulier ouvert pour chaque immeuble pour tous les droits réels qui s’y rapportent, ainsi que des modifications de ces mêmes droits, ladite publication étant précédée de la vérification des justifications produites et faisant foi à l’égard des tiers ». Cette disposition rassure et garantie le droit de la propriété immobilière notamment foncière en Guinée par sa publication au livre foncier.

C’est une mesure de protection de la propriété immobilière, car l’article 11 du code foncier et domanial guinéen dispose que « l’immatriculation préalable de l’immeuble dans le livre foncier est obligatoire dans le cas où l’immeuble doit faire l’objet d’un acte à publier ; l’immatriculation est définitive ».

Dans la pratique, la garantie des droits réels se matérialise par l’inscription de l’immeuble sur le livre foncier afin d’obtenir le titre foncier. En effet, l’immeuble une fois inscrit pour l’obtention du titre foncier, ce dernier revêt une force probante c’est-à-dire le degré de valeur à un mode de preuve. Le professeur Loïc Cadiet définit la preuve comme « l’établissement d’un fait ou de l’existence d’un acte juridique »[1]. Il faut prouver que l’on est propriétaire, mais aussi prouver que son titre est régulier. Dès lors, il va de soi que celui qui obtient un titre foncier selon les procédures légales d’immatriculation définies par le code foncier et domanial est et demeure propriétaire de cet immeuble.

En matière immobilière, il est de principe que celui qui dispose le titre foncier portant sur un immeuble soit déclaré propriétaire dudit bien en présence d’un conflit. Toutefois, comment résoudre ce conflit surtout en cette période où la consécration du droit commun des preuves bat son plein caractérisée par des enjeux de preuves.

Au sein de cette importante littérature, la question probablement plus technique du titre foncier comme preuve par excellence de la propriété immobilière occupe une place plus limitée[2].

En droit positif guinéen, la problématique de la preuve de la propriété immobilière implique qu’on se pose la question de savoir : Quelle place occupe le titre foncier dans la hiérarchie des modes de preuve de la propriété immobilière ?

Pour pouvoir être qualifié de preuve irréfutable de la propriété immobilière, l’immeuble doit être régulièrement inscrit (I) c’est en cela réside la force probante du titre foncier (II)

L’inscription est généralement une force probante. Elle constitue une preuve de la propriété immobilière. Par force probante des inscriptions, il faut entendre la valeur donnée aux inscriptions, comme mode de preuve. Pour ce faire en Guinée, un service appelé le Bureau de la Conservation Foncière a été créé pour l’immatriculation des immeubles (A) dans le strict respect de la procédure (B).

En effet, Le Bureau de la Conservation Foncière est un service rattaché au Ministère de l’Urbanisme, de l’Habitat et de l’Aménagement. Il a été créé en 1994 suivant le décret D/94/180/PRG/SGG/ du 07 décembre 1994 portant création, attribution et organisation du Bureau de la Conservation Foncière.

Le Bureau de la Conservation Foncière a pour mission de garantir, à partir de leur publication dans les livres fonciers, tous les droits réels qui s’y rapportent, ainsi que les modifications de ces mêmes droits. 

A ce titre, il est particulièrement chargé de donner suite aux démarches des formalités de publicité sur les livres fonciers ;  inscrire, à la suite des titres fonciers et des copies de ces titres, des droits réels constitués sur les immeubles et devant, pour ce motif, être publiés ; conserver les actes et plans relatifs aux immeubles et de communiquer au public les renseignements contenus en leurs archives et relatifs aux propriétés.

Le Bureau de la Conservation Foncière est doté d’un compte spécial, qui fait l’objet d’une réglementation particulière. Placé sous la tutelle du Ministre chargé des domaines, le Bureau de la Conservation Foncière comprend cinq services : 

  • Le service des formalités préalables est chargé de toutes les opérations préalables à l’immatriculation et à l’inscription des droits, ainsi que des renseignements et de l’archivage.
  • Le service du livre et des titres fonciers est chargé de la tenue du livre foncier ainsi que de la production des titres fonciers.
  • Le service des archives chargé de créer pour chaque dossier un avis de classement ; de classer les dossiers par zone et par ordre chronologique et de transmettre l’avis de classement pour le service informatique.
  • Le service informatique chargé d’informatiser le système de travail par la mise en place d’un réseau de communication et d’assurer la maintenance des appareils et équipements informatiques.
  • Le service de la comptabilité chargé d’élaborer et d’exécuter le budget du Bureau de la Conservation Foncière, d’assurer l’approvisionnement et la gestion du matériel et des équipements du Bureau de la Conservation Foncière, de centraliser les avant projets de budget et préparer la synthèse définitive en relation avec la DAF et d’élaborer le rapport financier et comptable.

Les dispositions des articles 8 à 10 du décret précité prévoient que : « Le Bureau de la Conservation Foncière est tenu par un Conservateur Foncier nommé dans les conditions prévues par le présent Décret. 

Le Conservateur Foncier est assisté d’un adjoint, chargé de veiller sur la régularité des procédures de publicité foncière.

Le Conservateur Foncier est nommé par décret, sur proposition du Ministre chargé des domaines et du cadastre. 

Pour être nommé aux fonctions de Conservateur Foncier il faut remplir les conditions suivantes: 

  • Être titulaire d’une maîtrise en Droit ou de tout autre diplôme jugé équivalent et avoir au moins cinq (5) ans d’expérience de la gestion foncière et domaniale ; 
  • Avoir servi pendant cinq (5) ans au moins dans un service public ; 
  • Jouir des droits civiques et politiques ;  
  • N’avoir pas été condamné pour des agissements contraires à l’honneur et à la probité ; 
  • N’avoir pas été auteur, co-auteur ou complice d’agissements ayant entraîné une sanction disciplinaire ». 

Le Conservateur Foncier doit, avant de prendre fonction, souscrire un cautionnement prévu à l’article 224 du Code Foncier et Domanial. Le montant de ce cautionnement est fixé à un million de francs guinéens (1.000.000 GNF). Dans les mêmes conditions, il doit prêter serment de loyalement remplir sa fonction, avec probité et exactitude, sans enfreindre les devoirs de sa charge. Le Conservateur Foncier est soumis aux obligations prévues aux articles 215 à 224 du Code Foncier et Domanial.

En cas de vacance de la fonction de Conservateur Foncier, le Ministre chargé des Domaines et du Cadastre désigne un intérimaire dans les soixante-douze heures qui suivent, en attendant la nomination du nouveau Conservateur. 

Le Conservateur Foncier et les agents du Bureau de la Conservation Foncière ont droit à des primes perçues sur les prestations par eux accomplies. Les hauteurs de ces primes sont fixées par arrêté conjoint des Ministres chargés des Finances et des Domaines et du Cadastre.

Il convient de préciser que la réquisition d’immatriculation d’un immeuble auprès de la Conservation Foncière doit obéir à une procédure préétablie par la loi et les règlements.

La procédure d’immatriculation des immeubles est prévue aux articles 135 à 151 du code foncier et domanial guinéen. Aux termes des dispositions de l’article 135, « peuvent requérir l’immatriculation des immeubles sur les Livres Fonciers : 

  • Le propriétaire, alors même que sa capacité est restreinte aux seuls actes d’administration;  
  • Le copropriétaire chargé de l’administration de l’immeuble indivis ou muni du consentement des autres ayants droit ; 
  • Le titulaire d’un des droits réels déterminés par le code civil, autre que la propriété, avec le consentement du propriétaire ;
  • Le tuteur, administrateur ou curateur d’un incapable ayant l’une des qualités ci-dessus. 

Dans tous les cas les frais de la procédure sont, sauf convention contraire, supportés par le requérant, à charge de répétition en ce qui concerne les représentants légaux des incapables ».

Peut également requérir l’immatriculation le créancier poursuivant l’expropriation d’un immeuble, lorsque le Tribunal a ordonné l’accomplissement de cette formalité préalablement à la mise en adjudication. Dans ce cas, les frais sont acquittés par le requérant et assimilés aux frais de justice pour parvenir à la mise en vente. 

Sont seuls susceptibles d’immatriculation sur les livres fonciers les fonds de terre, bâtis ou non bâtis. 

Il doit être établi une demande spéciale pour chaque corps de propriété appartenant à un seul propriétaire ou à plusieurs copropriétaires indivis et composé d’une ou plusieurs parcelles, pourvu que lesdites parcelles soient contiguës. 

Sont considérées comme telles les parcelles constitutives d’un domaine rural qui ne sont séparées les unes des autres que par des cours d’eau ou des voies de communication, affectés ou non d’une façon permanente à l’usage du public. 

Préalablement à toute demande d’immatriculation, l’immeuble non clôturé doit être, par les soins du propriétaire, déterminé quant à ses limites au moyen de bornes. 

Le requérant doit avoir acquis légalement le bien immeuble et adresser au Conservateur Foncier une demande d’immatriculation accompagnée des documents prouvant le mode d’acquisition du bien immeuble (acte de cession, arrêté d’attribution, acte de donation, etc.). Toutefois, les actes sous-seing privés doivent obligatoirement être authentifiés par les notaires ou les greffiers en chef pour l’intérieur du pays. L’article 140 du code foncier et domanial prévoit que : « tout requérant d’immatriculation d’un immeuble doit remettre au Conservateur, qui lui en donne récépissé, une déclaration signée de lui ou d’un mandataire spécial et contenant : 

  • Ses nom, prénoms, qualité et domicile et son état civil ; 
  • La description de l’immeuble ainsi que des constructions et des plantations qui s’y trouvent, avec indication de sa situation et, s’il y a lieu, du nom sous lequel il est connu ; 
  • L’estimation de sa valeur locative ou du revenu dont il est susceptible ; 
  • L’estimation de sa valeur vénale avec rappel, s’il y a lieu, des ventes dont il a été l’objet dans les dix dernières années ou de la dernière seulement si cette vente remonte à plus de dix ans ; 
  • Le détail des droits réels et des baux de plus de trois années afférentes à l’immeuble, avec mention des nom, prénoms et domicile des ayants droit et, le cas échéant, de ceux du subrogé tuteur des mineurs ou interdits dont il peut avoir la tutelle ; 
  • Réquisition au Conservateur de procéder à l’immatriculation de l’immeuble décrit. 

Si le requérant ne peut ou ne sait signer, le Conservateur certifie le fait au bas de la déclaration, qu’il signe en ses lieu et place. 

A l’appui de sa déclaration, qui prend le nom de réquisition, le requérant dépose : 

  • Tous les contrats et actes publics constitutifs des différents droits énumérés dans ladite pièce ou, à défaut, un état des transcriptions et inscriptions afférentes à l’immeuble dont il s’agit ; 
  • Le livret foncier, l’arrêté d’attribution, l’autorisation d’occuper ou le permis d’habiter dont il est titulaire ; 
  • Un plan de l’immeuble daté et signé, établi conformément aux instructions du Service Topographique, pour les terrains ruraux ». 

La réquisition n’est acceptée par le Conservateur qu’autant que la régularité en est reconnue par lui ; il s’assure en conséquence que les titres produits ou invoqués sont établis dans les formes prescrites par la législation applicable tant au propriétaire qu’à la propriété, sans examiner leur valeur intrinsèque. Il peut exiger au surplus toutes justifications qu’il juge nécessaires sur l’identité et les qualités du requérant. 

Si la réquisition émane d’une autorité administrative et que le Conservateur ait des objections à formuler sur la qualité des titres produits ou invoqués, il en fait part à l’autorité requérante des titres produits ou invoqués. 

Celle-ci peut passer outre, mais dans ce cas elle doit confirmer la réquisition par écrit et substitue ainsi sa propre responsabilité à celle du Conservateur quant aux suites de l’immatriculation de l’immeuble. 

Si un ou plusieurs des actes invoqués par le requérant se trouvent en la possession de tiers, le Conservateur, sur l’avis qui lui est donné, fait sommation aux détenteurs d’en opérer le dépôt, contre récépissé, à la Conservation dans le délai de huitaine, augmenté des délais de distance s’il y a lieu. 

Il peut être délivré au déposant, sur sa demande et sans frais, par le Conservateur, une copie certifiée de l’acte déposé. 

Enfin, le requérant dépose, en même temps que sa réquisition, une provision égale au montant présumé des frais de la formalité, arbitré par le Conservateur. 

L’article 144 précise que : « l’immatriculation d’un immeuble sur les livres fonciers comporte : 

  • L’inscription au registre des dépôts d’une mention constatant l’accomplissement de la formalité ; 
  • L’établissement du titre foncier sur les livres fonciers ; 
  • La rédaction de bordereaux analytiques pour chacun des droits réels soumis à la publicité et reconnus au cours de la formalité ; 
  • La mention sommaire de ces divers droits, à la suite du titre foncier ; 
  • L’annulation des anciens titres de propriété, remplacés par le nouveau titre foncier ; 
  • L’établissement d’une copie du titre foncier à remettre au propriétaire et de certificats d’inscription à délivrer aux titulaires de droits réels susceptibles de cession ».

Le Conservateur constate au registre des dépôts le versement qu’il effectue, au dossier des pièces de la formalité d’immatriculation.  Il dresse sur le livre foncier de la circonscription dans laquelle l’immeuble se trouve situé, le Titre foncier, qui comporte, répartis dans les divisions du cadre imprimé, les renseignements suivants : 

  • Description de l’immeuble, avec indication de ses consistance, contenance, situation et abornements (par numéros de titres fonciers des immeubles voisins, si possible) ; 
  • Mention sommaire des droits réels existants sur l’immeuble et des charges qui le grève ; 
  • Désignation du propriétaire. 

Il annule et annexe à ses archives les titres de propriété produits à l’appui de la réquisition d’immatriculation. 

Toutefois si ces titres concernent, outre la propriété inscrite, un immeuble distinct de cette propriété, le Conservateur remet aux parties le titre commun, dont il conserve une copie qu’il certifie conforme après avoir apposé sur le dit titre commun une mention d’annulation relative à l’immeuble immatriculé. 

Enfin, il établit sur des formules spéciales : 

  • Pour le propriétaire requérant ou, s’il y a lieu mais sur demande expresse, pour chacun des copropriétaires indivis d’un immeuble, une copie exacte et complète du titre foncier ;
  • Pour chacun des titulaires de charges ou de droits réels susceptibles de cession et mentionnés, un certificat d’inscription. 

Les copies de titres et certificats d’inscription emportent exécution forcée, indépendamment de toute addition de formule exécutoire. 

Le domaine public restant imprescriptible, toute immatriculation qui aurait pu être faite au nom d’un particulier est nulle de plein droit. 

En cas de perte par le titulaire d’une copie de Titre foncier ou d’un certificat d’immatriculation, le Conservateur n’en peut délivrer un duplicata que sur le vu d’un jugement l’ordonnant, rendu après publication d’un avis inséré dans deux numéros consécutifs du journal officiel ou dans un journal habilité à publier les annonces légales. 

Les titulaires de droits réels garantis par une formalité régulièrement accomplie antérieurement à la date du présent code peuvent obtenir le bénéfice de la conservation de ces mêmes droits dans les conditions déterminées ci-après. 

Dans ce cas spécial, l’immatriculation peut être requise : 

  • Par le propriétaire, le copropriétaire chargé de l’administration de l’immeuble indivis ou muni de l’autorisation des autres ayants droit, le successeur légal ou institué du propriétaire ou du copropriétaire au nom duquel a été effectuée la dernière publication ; 
  • Par le titulaire d’un des droits réels, autres que la propriété, tenant son droit d’un acte transcrit, avec le consentement du propriétaire ; 
  • Par le créancier hypothécaire titulaire d’une inscription non périmée à la date du dépôt de la réquisition, sous la même condition ; 
  • Par le tuteur, administrateur ou curateur d’un incapable ayant l’une des qualités ci-dessus. 

La réquisition d’immatriculation, rédigée en la forme fixée par l’article 140, doit faire connaître, en distinguant s’il y a lieu pour chacune des parcelles réunies en un corps de propriété, qualité et domicile de précédents propriétaires et indication des actes translatifs depuis trente années ou depuis la constitution de la propriété si elle remonte à moins de trente années. 

En ce qui concerne le propriétaire ou l’usufruitier requérant, elle doit être complétée par l’énonciation des fonctions par lui remplies et pouvant emporter hypothèque légale. 

Elle doit en outre être appuyée, indépendamment des pièces énumérées à l’article 140 : 

  • D’un état, délivré par le Conservateur Foncier, des publications d’actes concernant l’immeuble, ou d’un certificat négatif ; 
  • D’un état, également délivré par le Conservateur Foncier, des inscriptions non radiées ni périmées paraissant grever la propriété, du chef tant du détenteur actuel que des précédents propriétaires désignés en la réquisition. 

Il appartient au requérant ou au propriétaire intéressé de provoquer dans la forme légale et avant de requérir la délivrance de l’état dont il s’agit, la radiation de toutes inscriptions devenues sans objet ou prises pour la garantie d’hypothèques judiciaires. 

Les inscriptions qui seront reportées au Titre Foncier pour la conservation de droits réels non admis par le présent Code seront périmées, à défaut de renouvellement, à l’expiration d’un délai de dix ans à compter du jour de l’inscription et, dans ce cas, seront radiées d’office par le Conservateur. 

La production des actes ou contrats constitutifs de droits réels n’est pas exigée lorsque les droits constitués sont révélés par l’un des états susdits. 

A partir du jour du dépôt de la réquisition d’immatriculation à la Conservation Foncière aucune formalité nouvelle, aucun renouvellement d’une formalité ancienne ne peuvent être requis. 

Les constitutions et transmissions de droits qui pourraient se produire sont publiées, s’il y a lieu, jusqu’à achèvement de la formalité d’immatriculation. 

En conséquence, le dépôt de la réquisition est constaté par un enregistrement au registre de dépôts et une mention, sous forme d’analyse sommaire de la demande, au registre des publications de la conservation foncière. Cette double formalité a pour effet de suspendre le délai de préemption des inscriptions hypothécaires pouvant grever l’immeuble à immatriculer. 

Le Conservateur Foncier mentionne la réquisition d’immatriculation sur tous les états de publication qui sont désormais requis par lui, et publie, aux frais du requérant, la demande d’immatriculation dans un journal d’annonces légales. 

Au cas où la réquisition serait annulée, pour quelque cause que ce soit, les pièces déposées en vue de la publication sont transférées à la Conservation Foncière. 

Les conventions et faits publiés sont, préalablement à toute inscription nouvelle, reportés d’office et sans frais sur les registres de la Conservation Foncière, dans l’ordre qui leur était assigné.

Tout immeuble immatriculé au livre foncier est désigné par le numéro du titre foncier qui le concerne. Le titre foncier revêt par la suite, le degré d’autorité de l’instrument dans son aptitude à servir de moyen de preuve à la propriété immobilière.

La force probante du titre foncier réside dans le fait qu’il en constitue l’acte de naissance de l’immeuble (A) puisqu’après son établissement, le titre foncier devient irrévocable (B).

Les problèmes d’accaparement, de légitimité, de maîtrise, d’exploitation et de partage équitable des biens immobiliers ont toujours été source de conflits, de rapport de forces entre les différents acteurs en présence, notamment les personnes privées. Dans ce contexte, le système de l’immatriculation s’installe dans la législation guinéenne, pour permettre à un individu qui veut tirer meilleur parti de son bien immobilier, d’en asseoir sa propriété, de la délimiter et d’en fixer de manière irrévocable son droit, en le consacrant dans un acte public.

Un éminent juriste affirmait déjà que, « le droit de propriété est un droit légitime, qui répond aux efforts de l’homme pour l’amélioration de son sort et du sort de sa famille, qui assure sa liberté, et constitue la condition première du meilleur rendement économique, ainsi que le gage de la paix sociale. La terre par elle seule, constitue alors un instrument d’exploitation économique et de mobilisation de crédit »[3]. En effet, à travers la procédure d’immatriculation, il s’agit pour les particuliers d’assurer la garantie des droits sur un immeuble, car, comme l’écrit AMBIALLET Charles, « l’immatriculation est la liquidation complète du passé juridique d’un immeuble et l’avènement de celui-ci à une vie nouvelle, dont l’histoire sera écrite sous la partie relative à l’inscription… »[4].

Par ces dispositions, la doctrine magnifie la propriété immobilière, et relève en conséquence, l’importance de la procédure d’immatriculation, en tant que garantie de la propriété privée immobilière. Tout cela signifie que, la propriété immobilière constitue un pilier majeur dans le processus de développement de l’individu.

De ce fait, la matière foncière qui englobe, l’ensemble des règles gouvernant l’accession à la propriété immobilière par les personnes privées, recouvre des enjeux indéniables. Lors d’une immatriculation, il ne s’agit pas seulement de dégager des prétentions collectives pour asseoir des prétentions individuelles ; cela va plus loin, l’instinct de possession est profondément enraciné dans la nature de l’homme, le droit à une propriété immobilière stable correspond à un besoin universel et permanent chez l’individu. La propriété immobilière s’impose comme condition de l’indépendance et de la liberté de l’homme. Par l’immatriculation, l’homme recherche un prolongement et un approfondissement de sa personnalité ; celui qui n’a rien en propre dépend des autres, n’a rien en garantie pour son futur, et celui de ses descendants.

L’immatriculation a pour objet de placer un immeuble « sous l’empire du régime des livrets fonciers »[5]. Elle se concrétise par la remise d’un titre foncier qui est la certification officielle de la propriété immobilière. Le titre foncier constitue donc l’acte de naissance du droit de propriété immobilière.

Acte délivré par une autorité administrative compétente, et constituant la seule preuve de la propriété foncière, le titre foncier est inattaquable, intangible, définitif. De ce fait, le titre foncier est requis non seulement « ad probationem », c’est-à-dire pour faire la preuve qu’on est propriétaire de l’immeuble, mais aussi, et surtout « ad validitatem », c’est-à-dire, pour consolider son droit de propriété et le rendre opposable à toutes autres prétentions concurrentes.

De ce point de vue, la nature juridique de cet acte est incontestable et lourde de conséquences. Néanmoins, cette force probante du titre foncier est conditionnée par une immatriculation dénuée d’irrégularités, étant entendu que toute irrégularité sape les bases et fondements de cet acte conformément à l’article 10 du code foncier et domanial précité. Ainsi, le titre foncier est définitif, intangible et inattaquables.

Le titre foncier est considéré comme définitif, dans la mesure où le titre foncier clôture une procédure minutieuse, entourée de publicité, par conséquent, ne peut plus être remis en question. Ainsi, le titre foncier est définitif, car il marque la fin de la procédure d’immatriculation. Son obtention est aux termes de l’article 154 du code foncier et domanial, « le point de départ des droits réels et charges foncières existant sur l’immeuble au moment de l’immatriculation ». On n’attend plus rien d’autre pour être déclaré propriétaire de l’immeuble.

Inattaquable, car le titre foncier met fin à toutes prétentions concurrentes et aucune action portant sur ce document ne peut être recevable, en clair, cela signifie que dès lors qu’il est délivré, aucun recours n’est plus admissible, « la seule forme de contestation qui soit admise est, en cas de dol, l’action personnelle en dommages et intérêts contre l’auteur du dol, ouverte à toute personne dont les droits ont été lésés » ;

Intangible, parce qu’on ne peut ni retrancher ni ajouter des mentions au titre foncier établi. C’est un acte absolu, qui fait foi de la preuve de la propriété. Cela veut dire qu’en principe, on ne peut plus, ni ajouter, ni retrancher les mentions qu’il contient. Cela signifie aussi que la force probante que la loi attache à l’immatriculation et aux énonciations portées sur le titre au moment même de l’immatriculation est absolue. Cette figure s’agit ici de savoir si on est encore libre de toucher le titre foncier, c’est-à-dire d’ajouter ou de retrancher certaines mentions déjà portées sur le titre foncier puisqu’il peut y avoir des erreurs humaines ou des fautes intentionnelles. Le législateur a répondu par la négative pour affirmer davantage l’absolutisme de la force probante du titre foncier[6].

Le système de l’immatriculation s’accompagne à ne point douter d’effets très énergiques en dotant une base incontestable au titre foncier établi. Car tous les titres antérieurs à l’immatriculation sont annulés pour faire place au titre foncier qui porte en lui la preuve du droit de propriété immobilière. Il ne s’agit plus après l’immatriculation, de chercher, ni même de savoir, comment celui-ci a pu, antérieurement acquérir son droit. Est-ce par voie de succession, de donation, de vente ? Peu importe. Il tient désormais son droit d’immatriculation. L’immatriculation purge les droits antérieurs qui ne seraient pas mentionnés au titre foncier[7].


Par M. Aubin KOLAMOU, Conseiller juridique pour entreprises et particuliers.


[1] L. CADIET, « la preuve : regards croisés », éd. Dalloz, 2015.

[2] P. MENDELSOHN, De la preuve de la propriété immobilière, Thèse de doctorat, Paris, 1922.

[3] V. A. MPESSA, « Le titre foncier devant le juge » in JCP n° 59 juillet-août-septembre 2004. III- Doctrine et études, p. 78.

[4] V. AMBIALLET, « Les effets de la force probante de l’inscription sur le livre foncier marocain », Paris, Domat-Montchrestien, 1934, pp. 42-43.

[5] V. GASSE, « Régimes fonciers africains et malgaches : évolutions depuis l’indépendance », LGDJ Paris 1971 p. 52.

[6] V. GASSE, « Régimes fonciers africains et malgaches : évolutions depuis l’indépendance », op. cit.

[7] C. AMBIALLET, « Les effets de la force probante de l’inscription sur le livre foncier marocain », Ibidem.

Le consommateur numérique en droit congolais : une catégorie juridique ignorée.

La transformation numérique en cours en République démocratique du Congo (RDC) a profondément modifié les modes de production, l’essor des plateformes numériques ainsi que l’intermédiation croissante des applications numériques dans les échanges économiques, ce qui a fait émerger une nouvelle figure centrale des relations de marché : le consommateur numérique[1].

Celui-ci contracte à distance, interagit avec des opérateurs parfois déterritorialisés et se trouve exposé à des risques spécifiques liés à l’asymétrie informationnelle, à la dématérialisation des contrats et à la faiblesse des mécanismes de recours effectifs[2].

Pourtant, malgré cette réalité socio-économique incontestable, le droit positif congolais demeure largement silencieux sur le statut juridique du consommateur numérique. Les normes existantes continuent de reposer sur une conception classique du consommateur, héritée des schémas traditionnels de l’échange économique, fondée sur la matérialité du contrat et la territorialité des relations juridiques[3].

Cette approche, encore dominante, apparaît aujourd’hui inadaptée à la régulation des pratiques commerciales numériques et à la protection effective des utilisateurs des services numériques en RDC[4].

L’absence de reconnaissance juridique explicite du consommateur numérique soulève ainsi une difficulté majeure : comment assurer une protection juridique effective à une catégorie d’acteurs économiques dont l’existence même n’est pas clairement consacrée par la loi ? En effet, en droit, la protection suppose l’identification préalable du sujet de droit[5].

Or, en l’absence d’une qualification juridique autonome du consommateur numérique, les mécanismes classiques de protection du consommateur se révèlent insuffisants, voire inopérants, face aux spécificités des transactions numériques.

Cette carence normative n’est pas sans conséquences. Elle engendre une insécurité juridique manifeste, tant pour les consommateurs que pour les opérateurs économiques, fragilise l’encadrement des plateformes numériques et complique l’engagement de la responsabilité des acteurs impliqués dans la chaîne numérique[6].

Plus encore, elle contribue à renforcer le déséquilibre structurel entre des consommateurs souvent peu informés et des fournisseurs de services numériques disposant d’un pouvoir économique, technique et informationnel considérable[7].

Dès lors, la problématique centrale de la présente étude peut être formulée comme suit : l’absence de reconnaissance juridique du consommateur numérique en RDC constitue-t-elle un obstacle structurel à l’émergence d’une protection effective du consommateur à l’ère du numérique ? Cette hypothèse s’inscrit dans une critique plus large des insuffisances du cadre normatif congolais face aux mutations économiques contemporaines[8].

L’objectif de cet article est donc double : mettre en évidence l’inexistence juridique du consommateur numérique en droit positif congolais, puis démontrer la nécessité d’une reconnaissance juridique autonome, à la lumière des enseignements du droit comparé et des exigences propres au contexte africain et congolais.

La présente étude s’inscrit dans une démarche méthodologique qualitative, fondée sur une analyse juridique doctrinale et normative du cadre de protection du consommateur à l’ère du numérique en République démocratique du Congo. Elle vise à mettre en lumière les insuffisances conceptuelles et normatives liées à l’absence de reconnaissance juridique explicite du consommateur numérique, tout en proposant une lecture critique des instruments juridiques existants.

La recherche repose, en premier lieu, sur la méthode analytique, consistant à examiner les textes juridiques nationaux applicables à la protection du consommateur et à la régulation des activités économiques, afin d’identifier les lacunes, incohérences et silences normatifs relatifs aux relations de consommation numériques. Cette analyse textuelle permet de démontrer que le droit positif congolais demeure largement structuré autour d’une conception classique du consommateur, inadaptée aux spécificités des échanges dématérialisés.

En second lieu, la méthode critique est mobilisée afin d’évaluer l’effectivité et la pertinence des mécanismes juridiques existants face aux réalités de l’économie numérique. Cette approche critique permet de dépasser une lecture purement descriptive du droit positif et de mettre en évidence les limites structurelles du système normatif congolais, notamment en ce qui concerne la protection du consommateur dans les environnements numériques dominés par les plateformes.

Par ailleurs, la recherche recourt à la méthode comparative, à titre illustratif et non exhaustif, en s’appuyant sur certaines expériences étrangères et régionales en matière de protection du consommateur numérique. Cette comparaison vise à dégager des enseignements utiles, sans pour autant transposer mécaniquement des modèles exogènes, afin d’alimenter une réflexion sur l’adaptation possible du cadre juridique congolais aux standards contemporains de régulation du numérique.

Enfin, la démarche est complétée par une analyse doctrinale, fondée sur l’examen des travaux scientifiques relatifs au droit de la consommation, au droit du numérique et à la régulation des plateformes. Cette analyse permet de situer la problématique étudiée dans les débats doctrinaux actuels et de mettre en évidence l’originalité de l’approche adoptée, centrée sur la reconnaissance juridique du consommateur numérique comme condition préalable à une protection effective.

Ainsi structurée, la méthodologie adoptée permet d’articuler analyse normative, réflexion critique et ouverture comparative, afin de proposer une contribution scientifique susceptible d’éclairer la construction progressive d’un droit congolais de la consommation numérique.

La compréhension de cette partie nous incite à analyser la conception classique et restrictive du consommateur (A) avant de nous intéresser aux conséquences juridiques de la non-reconnaissance (B).

Le droit positif congolais appréhende encore le consommateur à travers une conception classique, largement héritée du droit civil et du droit commercial traditionnels. Cette approche repose sur une vision matérialisée de l’échange économique, dans laquelle le contrat est généralement conclu en présence physique des parties, dans un cadre territorial bien délimité, et implique des biens ou services tangibles[9]. Une telle conception, longtemps adaptée aux réalités économiques traditionnelles, apparaît aujourd’hui en décalage manifeste avec les mutations induites par la numérisation des échanges.

En l’état actuel du droit congolais, aucune disposition législative ne consacre explicitement la notion de consommateur numérique ni ne distingue ce dernier du consommateur classique. Les textes existants, qu’ils relèvent du droit civil, du droit commercial ou des réglementations sectorielles, ignorent les spécificités liées aux contrats conclus par voie électronique, à l’intermédiation des plateformes numériques ou à la déterritorialisation des relations contractuelles[10]. Le consommateur est ainsi implicitement conçu comme un acteur évoluant dans un environnement physique, ce qui limite considérablement la portée protectrice des normes existantes.

Cette absence de conceptualisation spécifique s’explique en partie par une transposition incomplète des évolutions doctrinales observées dans d’autres systèmes juridiques. Alors que la doctrine contemporaine souligne la nécessité d’adapter la notion de consommateur aux réalités numériques, le droit congolais demeure attaché à une définition générique et indifférenciée, incapable de saisir la vulnérabilité particulière du consommateur dans l’économie numérique[11]. Cette rigidité conceptuelle constitue un premier obstacle à l’élaboration d’un régime juridique adapté à la protection du consommateur numérique.

L’inexistence juridique du consommateur numérique en droit positif congolais n’est pas sans effets pratiques. Elle engendre avant tout une insécurité juridique significative, tant pour les consommateurs que pour les opérateurs économiques. En l’absence d’un statut clairement défini, le consommateur numérique se trouve privé de repères normatifs précis lui permettant d’identifier ses droits et les mécanismes de protection dont il peut se prévaloir[12]. Cette situation affaiblit considérablement l’effectivité du droit de la consommation dans l’environnement numérique.

Par ailleurs, la non-reconnaissance du consommateur numérique complique l’engagement de la responsabilité des acteurs intervenant dans la chaîne numérique. Les plateformes numériques, les fournisseurs de services dématérialisés et les intermédiaires techniques échappent souvent à une qualification juridique claire, ce qui rend difficile l’application des régimes classiques de responsabilité contractuelle ou délictuelle[13]. Le consommateur numérique se retrouve ainsi confronté à des acteurs économiquement puissants, parfois situés hors du territoire national, sans disposer d’outils juridiques adaptés pour faire valoir ses droits.

Cette situation contribue également à accentuer le déséquilibre structurel entre les parties. La doctrine souligne que l’économie numérique repose sur une asymétrie informationnelle renforcée, dans laquelle le consommateur est souvent contraint d’adhérer à des conditions générales complexes, non négociables et difficilement compréhensibles[14]. En l’absence d’une reconnaissance juridique spécifique, le droit congolais peine à corriger ce déséquilibre et à garantir une protection effective du consommateur numérique.

Enfin, cette carence normative freine toute politique cohérente de régulation du numérique orientée vers la protection du consommateur. Tant que le consommateur numérique ne sera pas juridiquement identifié comme une catégorie autonome, les initiatives législatives ou institutionnelles demeureront fragmentaires et insuffisantes. La non-reconnaissance du consommateur numérique apparaît ainsi non seulement comme un vide juridique, mais comme un obstacle structurel à l’émergence d’un véritable droit congolais de la consommation numérique[15].

Cette partie nous renvoie aux enseignements du droit comparé et régional (A) et bien évidemment aux fondements et implications d’une reconnaissance juridique (B).

L’analyse du droit comparé révèle une tendance nette à la reconnaissance progressive du consommateur numérique comme une figure juridique spécifique, distincte du consommateur classique. Dans plusieurs systèmes juridiques, la prise en compte des particularités des transactions numériques a conduit à une adaptation des concepts traditionnels du droit de la consommation, afin de mieux répondre aux risques propres à l’économie numérique[16]. Cette évolution repose sur le constat selon lequel les mécanismes classiques de protection se révèlent insuffisants face à la dématérialisation des échanges, à la déterritorialisation des opérateurs et à la puissance économique des plateformes numériques.

Dans l’Union européenne, bien que la notion de consommateur numérique ne soit pas toujours expressément consacrée en tant que catégorie autonome, le législateur a progressivement intégré les spécificités du numérique dans les instruments de protection du consommateur. Les directives relatives au commerce électronique, aux droits des consommateurs et plus récemment aux services numériques témoignent d’une volonté d’adapter la protection juridique aux réalités numériques[17]. Cette approche fonctionnelle, fondée sur l’extension du champ d’application des règles protectrices, illustre l’importance accordée à la situation particulière du consommateur dans l’environnement numérique.

Sur le plan africain, certains États ont amorcé une évolution similaire, bien que de manière encore inégale. Des pays comme le Kenya, le Rwanda ou la Tanzanie ont adopté des cadres normatifs intégrant explicitement le commerce électronique et la protection des utilisateurs des services numériques[18]. Ces expériences montrent que la reconnaissance, même implicite, du consommateur numérique constitue un préalable essentiel à l’élaboration de mécanismes de protection adaptés, notamment en matière d’information précontractuelle, de responsabilité des plateformes et de règlement des litiges en ligne.

Ces enseignements comparés mettent en évidence un élément fondamental : la protection effective du consommateur dans l’économie numérique passe nécessairement par une adaptation conceptuelle du droit. La reconnaissance juridique du consommateur numérique ne constitue donc pas une option doctrinale, mais une exigence structurelle imposée par l’évolution des pratiques économiques contemporaines[19].

La reconnaissance juridique du consommateur numérique en RDC repose avant tout sur un impératif de cohérence normative. En droit, la protection effective d’un acteur économique suppose son identification préalable comme sujet de droit doté d’un statut clairement défini[20]. Dès lors, tant que le consommateur numérique demeure juridiquement invisible, toute tentative de régulation du commerce électronique ou des services numériques reste nécessairement incomplète et fragile.

Sur le plan conceptuel, la reconnaissance du consommateur numérique implique l’adoption d’une définition juridique adaptée, tenant compte des spécificités des transactions numériques. Le consommateur numérique pourrait ainsi être défini comme toute personne physique qui acquiert ou utilise, à des fins non professionnelles, des biens ou des services fournis par voie électronique ou par l’intermédiaire de plateformes numériques. Une telle définition permettrait d’intégrer les réalités du commerce électronique, des services numériques et des plateformes, tout en maintenant la finalité protectrice du droit de la consommation[21].

Sur le plan normatif, cette reconnaissance ouvrirait la voie à l’élaboration de règles spécifiques relatives à l’information précontractuelle, à la transparence des conditions générales, à la responsabilité des plateformes numériques et aux mécanismes de règlement des litiges en ligne. Elle renforcerait également la capacité des autorités publiques à intervenir efficacement pour encadrer les pratiques numériques abusives et sanctionner les atteintes aux droits des consommateurs[22]. Ainsi, la reconnaissance juridique du consommateur numérique apparaît comme un levier essentiel de l’effectivité du droit de la consommation à l’ère du numérique.

Enfin, dans le contexte congolais, cette reconnaissance revêt une dimension stratégique. Elle permettrait de poser les bases d’un droit congolais du numérique fondé sur les réalités locales, tout en s’inspirant des standards régionaux et internationaux. Loin de constituer une simple transposition de modèles étrangers, la reconnaissance juridique du consommateur numérique en RDC offrirait l’opportunité d’une appropriation endogène du droit du numérique, adaptée aux enjeux économiques, sociaux et institutionnels propres au pays[23].

La question de la reconnaissance juridique du consommateur numérique s’inscrit dans un débat doctrinal plus large relatif à l’adaptation des catégories juridiques classiques aux mutations de l’économie numérique. Plusieurs travaux scientifiques ont mis en évidence les limites des concepts traditionnels du droit de la consommation face à la dématérialisation des échanges, sans toutefois toujours tirer toutes les conséquences normatives de ce constat.

Ainsi, Gilles Paisant, dans ses travaux consacrés au droit de la consommation, souligne que la notion classique de consommateur demeure fondée sur une approche fonctionnelle et finaliste, centrée sur la protection de la partie faible au contrat, mais qu’elle peine à intégrer pleinement les spécificités des environnements numériques[24]. Pour cet auteur, l’adaptation du droit de la consommation passe avant tout par une extension des mécanismes protecteurs existants. Cette approche, bien que pertinente, montre néanmoins ses limites dans des contextes juridiques comme celui de la RDC, où l’absence même de reconnaissance normative explicite du consommateur numérique empêche toute extension cohérente des protections existantes. L’analyse proposée dans le présent article s’en distingue en soutenant que, dans un système juridique encore peu structuré en matière numérique, l’extension des règles ne peut produire d’effets sans une qualification juridique préalable claire.

Dans une perspective plus directement orientée vers le numérique, Célia Castets-Renard met en lumière la vulnérabilité accrue du consommateur face aux plateformes numériques, caractérisées par une asymétrie informationnelle et un pouvoir de marché considérables[25]. L’auteure insiste sur la nécessité de repenser les instruments classiques de protection afin de tenir compte du rôle central des plateformes dans la formation et l’exécution des contrats. Cette analyse rejoint largement les constats formulés dans la présente étude, mais celle-ci va plus loin en montrant que, dans le contexte congolais, la difficulté ne réside pas uniquement dans l’adaptation des instruments juridiques, mais d’abord dans l’inexistence même d’un statut juridique du consommateur numérique, condition pourtant essentielle à toute responsabilisation effective des plateformes.

Enfin, les travaux de Marie-Anne Frison-Roche apportent un éclairage complémentaire en insistant sur la dimension structurelle du déséquilibre entre les acteurs du numérique et les consommateurs[26]. Selon cette auteure, le droit doit assumer une fonction régulatrice forte afin de rééquilibrer des relations marquées par une domination économique et informationnelle. Cette approche conforte l’idée défendue dans cet article selon laquelle la reconnaissance juridique du consommateur numérique ne relève pas d’un simple ajustement technique, mais constitue un choix normatif structurant, destiné à refonder l’équilibre des relations économiques numériques. Dans le cas de la RDC, cette reconnaissance apparaît comme un préalable indispensable à l’émergence d’une régulation effective et légitime du numérique.

Au regard de ces travaux, l’apport spécifique de la présente étude réside dans l’accent mis sur la qualification juridique comme condition première de la protection. Là où une partie de la doctrine privilégie l’adaptation progressive des mécanismes existants, cette contribution démontre que, dans un contexte normatif en construction comme celui de la RDC, la reconnaissance explicite du consommateur numérique comme catégorie autonome constitue le socle indispensable de toute politique juridique crédible de protection du consommateur à l’ère du numérique.

L’analyse menée dans cette étude met en évidence une réalité juridique préoccupante : en République démocratique du Congo, le consommateur numérique demeure une figure juridiquement invisible, malgré son rôle désormais central dans les échanges économiques contemporains. Le droit positif congolais, encore largement structuré autour d’une conception classique et matérielle du consommateur, peine à appréhender les mutations induites par la numérisation des relations contractuelles et l’essor des plateformes numériques. Cette absence de reconnaissance juridique explicite constitue un obstacle structurel à l’effectivité de toute politique de protection du consommateur à l’ère du numérique.

Il ressort de l’étude que cette carence ne se limite pas à un simple retard législatif, mais révèle une insuffisance conceptuelle plus profonde du cadre normatif congolais. En l’absence d’une qualification juridique autonome du consommateur numérique, les mécanismes traditionnels de protection apparaissent fragmentaires, inadaptés et souvent inefficaces face aux spécificités des transactions dématérialisées, à l’asymétrie informationnelle accrue et à la puissance économique des acteurs numériques. L’insécurité juridique qui en découle fragilise à la fois les consommateurs et les opérateurs économiques, tout en entravant l’émergence d’un environnement numérique équilibré et régulé.

L’examen du droit comparé et des expériences régionales montre pourtant que la reconnaissance, même progressive, du consommateur numérique constitue un préalable indispensable à la mise en place de mécanismes de protection adaptés. Ces enseignements confirment que l’évolution du droit de la consommation ne peut se faire sans une adaptation des catégories juridiques traditionnelles aux réalités numériques. Dans cette perspective, la reconnaissance juridique du consommateur numérique en RDC apparaît non seulement souhaitable, mais nécessaire.

Dès lors, la reconnaissance du consommateur numérique comme catégorie juridique autonome devrait constituer l’un des fondements d’une future refondation du droit congolais de la consommation. Elle permettrait d’asseoir un cadre normatif cohérent, de renforcer la responsabilité des acteurs du numérique et de garantir une protection effective des utilisateurs des services numériques. Plus largement, elle offrirait à la RDC l’opportunité de construire un droit du numérique endogène, adapté à ses réalités socio-économiques, tout en s’inscrivant dans les dynamiques régionales et internationales de régulation du numérique.


Produit par : M. Franck BUSHIRI, Juriste en formation en droit économique et social.


[1] E. Dreyer, Droit du numérique, LexisNexis, 2ᵉ éd., 2021, pp. 201-203

[2] M.-A. Frison-Roche, « Le consommateur face aux plateformes numériques », Revue des contrats, 2019, pp. 489-491.

[3] J. Calais-Auloy et F. Steinmetz, Droit de la consommation, Dalloz, 10ᵉ éd., 2020, pp. 32-35.

[4] H. Aubry, « La notion de consommateur en droit contemporain », RTD civ., 2018, pp. 715-718.

[5] F. Terré, Introduction générale au droit, Dalloz, 12ᵉ éd., 2019, pp. 221-222.

[6] C. Castets-Renard, op. cit., pp. 146-148.

[7] M.-A. Frison-Roche, cit., pp. 492-493.

[8] B. Bompaka, « Le droit congolais à l’épreuve du numérique », RCDSP, 2021, pp. 67-69.

[9] G. Paisant, Droit de la consommation, Dalloz, 4ᵉ éd., 2022, pp. 45-47.

[10] J. Carbonnier, Flexible droit, LGDJ, 11ᵉ éd., 2016, pp. 126-128.

[11] C. Kanyama, Droit économique congolais, PUCK, 2019, pp. 203-205.

[12] J. Calais-Auloy et F. Steinmetz, Droit de la consommation, Dalloz, 10ᵉ éd., 2020, pp. 32-36 ;

[13] H. Aubry, « La notion de consommateur en droit contemporain », RTD civ., 2018, pp. 715-717.

[14] C. Castets-Renard, Droit de l’internet et des plateformes, LGDJ, 2020, pp. 146-148.

[15] M.-A. Frison-Roche, « Le consommateur face aux plateformes numériques », Revue des contrats, 2019, pp. 489-493.

[16] B. Bompaka, « Le droit congolais à l’épreuve du numérique », Revue congolaise de droit et des sciences politiques, 2021, pp. 70-72.

[17] G. Loiseau, « Le consommateur dans l’économie numérique », Revue européenne de droit de la consommation, 2020, pp. 57-59.

[18] J.-M. Breton, « La protection du consommateur en Afrique », Revue africaine de droit, 2017, pp. 113-116.

[19] E. Dreyer, op. cit., pp. 204-205.

[20] J. Carbonnier, op. cit., pp. 127-128.

[21] C. Castets-Renard, Droit de l’internet et des plateformes, LGDJ, 2020, pp. 147-149.

[22] C. Kanyama, op. cit., pp. 206-208.

[23] B. Bompaka, op. cit., pp. 71-72.

[24] G. Paisant, Droit de la consommation, Dalloz, 4ᵉ éd., 2022, pp. 45-47.

[25] C. Castets-Renard, op. cit., pp. 143-148.

[26] M.-A. Frison-Roche, « Le consommateur face aux plateformes numériques », Revue des contrats, 2019, pp. 489-493.

L’exception d’inexécution en droit des contrats : entre protection du créancier et exigence de bonne foi

Le contrat, en droit civil, repose sur une logique de réciprocité et d’équilibre. Chaque partie s’engage en considération directe et déterminante de l’engagement pris par l’autre. Cette interdépendance des obligations, caractéristique des contrats synallagmatiques, constitue le socle même de la justice contractuelle et de la stabilité des relations juridiques. Comme le souligne une doctrine constante, « l’obligation de chacun trouve sa raison d’être dans celle de son cocontractant »[1]. Le contrat apparaît ainsi comme un instrument d’échange fondé sur une correspondance entre les prestations promises.

En principe, une fois valablement formé, le contrat doit être exécuté loyalement et intégralement par chacun des cocontractants. Ce principe est consacré par l’article 1134 du Code civil ivoirien, selon lequel « les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites »[2]. Cette disposition, héritée de la tradition civiliste française, consacre à la fois la force obligatoire du contrat et l’exigence de bonne foi dans son exécution. Elle impose aux parties de respecter leurs engagements avec constance, loyauté et diligence, en s’abstenant de tout comportement susceptible de compromettre l’équilibre contractuel.

Toutefois, la réalité des relations contractuelles révèle fréquemment des situations de défaillance. Il n’est pas rare qu’une partie manque à ses obligations, que ce soit par négligence, par difficulté financière, par mauvaise foi ou par simple désorganisation. Cette inexécution peut prendre diverses formes : retard, exécution partielle, exécution défectueuse ou refus pur et simple d’exécuter. Elle fragilise alors l’économie du contrat et remet en cause la confiance initialement accordée.

Une telle situation soulève inévitablement une interrogation : une partie est-elle tenue de continuer à exécuter ses propres obligations lorsque son cocontractant ne respecte pas les siennes ? Autrement dit, l’inexécution de l’un peut-elle légitimer l’inexécution de l’autre ? Faut-il contraindre un contractant à supporter seul les conséquences du manquement de son partenaire, au nom du principe de la force obligatoire, ou lui reconnaître un droit de réaction immédiate ?

À cette question délicate, le droit civil apporte une réponse nuancée à travers un mécanisme ancien mais toujours d’actualité : l’exception d’inexécution. Ce procédé permet à une partie de suspendre l’exécution de sa propre obligation tant que l’autre ne s’exécute pas. Il repose sur l’idée selon laquelle nul ne peut exiger l’exécution d’une obligation lorsqu’il ne satisfait pas lui-même à ses engagements corrélatifs[3]. L’exception d’inexécution apparaît ainsi comme une traduction concrète du principe d’équité contractuelle.

Longtemps d’origine prétorienne, ce mécanisme a été élaboré par la jurisprudence avant d’être progressivement systématisé par la doctrine. Les juridictions françaises et ivoiriennes l’ont admis comme moyen légitime de défense contractuelle, fondé sur l’interdépendance des prestations[4]. Cette construction jurisprudentielle a finalement été consacrée par la réforme française du droit des obligations de 2016, aux articles 1219 et 1220 du Code civil, qui reconnaissent explicitement le droit de refuser ou de suspendre l’exécution en cas d’inexécution suffisamment grave ou prévisible.

En droit ivoirien, bien qu’aucun texte ne consacre expressément l’exception d’inexécution dans les mêmes termes, ce mécanisme trouve son fondement dans plusieurs dispositions du Code civil, notamment les articles 1134 relatifs à la force obligatoire et à la bonne foi, 1184 concernant la résolution pour inexécution, 1612 reconnaissant le droit du vendeur de retenir la chose tant qu’il n’est pas payé, et 1615 relatif aux accessoires de la chose vendue. L’interprétation combinée de ces textes permet de dégager un véritable droit de suspension de l’exécution, reconnu et encadré par la pratique judiciaire[5].

L’exception d’inexécution constitue ainsi un instrument de régulation contractuelle à la fois simple, rapide et efficace. Elle permet aux parties de réagir immédiatement en cas de défaillance, sans recourir systématiquement au juge. Elle favorise, dans bien des cas, la reprise spontanée de l’exécution et la préservation du lien contractuel. Toutefois, ce mécanisme n’est pas exempt de dangers. Utilisé de manière excessive, prématurée ou disproportionnée, il peut devenir un instrument de blocage, de pression abusive ou de déstabilisation des relations économiques.

En raison de son caractère unilatéral et extrajudiciaire, l’exception d’inexécution comporte un risque contentieux important. Celui qui l’invoque sans fondement sérieux s’expose à voir sa propre responsabilité engagée et à être qualifié de débiteur défaillant. Elle appelle donc un encadrement rigoureux, fondé sur la bonne foi, la proportionnalité et l’appréciation objective de la gravité de l’inexécution[6].

Il convient dès lors de s’interroger sur les conditions, les effets et les limites de ce mécanisme en droit ivoirien, à la lumière du droit français, de la jurisprudence et de la doctrine contemporaine. Plus précisément, il s’agit de déterminer dans quelle mesure l’exception d’inexécution permet de concilier l’exigence de sécurité juridique avec la nécessité de protéger les contractants contre les comportements déloyaux, afin de préserver durablement l’équilibre des engagements contractuels.

L’exception d’inexécution ne saurait être comprise comme un simple mécanisme technique de défense contractuelle. Elle s’enracine, en réalité, dans la structure même du contrat synallagmatique et dans la philosophie générale du droit des obligations. Pour en saisir pleinement la portée, il convient d’en analyser, d’une part, les fondements liés à l’interdépendance des engagements réciproques (A), et, d’autre part, les conditions de sa reconnaissance progressive par le législateur et la jurisprudence (B). Cette double approche permet de mettre en lumière la cohérence interne du mécanisme et sa légitimité normative.

Dans les contrats synallagmatiques, c’est-à-dire ceux qui font naître des obligations réciproques à la charge de chacune des parties, chaque engagement constitue la contrepartie directe et déterminante de l’autre. La vente, le bail, le contrat d’entreprise, le contrat de prestation de services ou encore le contrat de transport reposent tous sur cette logique d’échange et de réciprocité. Chacune des parties n’accepte de s’obliger que parce qu’elle attend, en retour, une prestation équivalente de son cocontractant.

Cette structure bilatérale du contrat est au cœur du droit des obligations. Elle distingue principalement les contrats synallagmatiques des contrats unilatéraux, dans lesquels une seule partie est tenue à une obligation principale. Dans les contrats synallagmatiques, les obligations sont interdépendantes, liées entre elles par un rapport de causalité juridique et économique. Comme l’enseigne une doctrine classique, « l’obligation de l’un est la cause de l’obligation de l’autre »[7]. Autrement dit, chaque engagement trouve sa justification dans l’engagement corrélatif du partenaire contractuel. Cette conception causale du contrat implique que l’inexécution d’une obligation affecte nécessairement l’équilibre général de la relation contractuelle. Lorsque l’une des parties ne respecte pas ses engagements, elle prive l’autre de la contrepartie qui a motivé son consentement. La cause subjective et objective de l’obligation disparaît alors partiellement ou totalement. Dans ces conditions, exiger de la partie fidèle une exécution parfaite reviendrait à lui imposer une charge dépourvue de justification juridique et morale.

L’interdépendance des obligations se manifeste également à travers le principe de simultanéité de l’exécution. Dans de nombreux contrats, les prestations doivent être exécutées concomitamment : livraison contre paiement, service contre rémunération, mise à disposition contre loyer. Ce parallélisme fonctionnel traduit l’idée que nul ne peut réclamer l’exécution sans offrir lui-même ce qu’il a promis[8]. Il s’agit là d’une règle implicite mais importante du droit des échanges. En droit ivoirien, cette conception est implicitement consacrée par l’article 1134 du Code civil, qui impose l’exécution de bonne foi des conventions. La bonne foi ne se limite pas à l’absence de fraude ou de mauvaise intention. Elle implique une exécution loyale, complète, cohérente et conforme à l’esprit du contrat. Elle exige que chaque partie respecte non seulement la lettre, mais aussi la finalité économique et sociale de ses engagements[9].

Ainsi, celui qui manque gravement à ses obligations rompt l’équilibre contractuel et se place en situation de déloyauté. Il ne peut, dans ces conditions, se prévaloir du principe de la force obligatoire pour contraindre l’autre partie à exécuter parfaitement ses propres obligations. La bonne foi fait obstacle à toute revendication fondée sur un comportement incohérent ou contradictoire, conformément à l’adage nemo auditur propriam turpitudinem allegans. La jurisprudence, tant française qu’ivoirienne, a constamment affirmé cette exigence de cohérence contractuelle. Les juges contrôlent avec rigueur les comportements des parties et sanctionnent celui qui, tout en étant défaillant, prétend bénéficier intégralement des avantages du contrat. L’exception d’inexécution apparaît alors comme une conséquence logique du principe de bonne foi, en ce qu’elle permet de rétablir temporairement l’équilibre rompu.

Par ailleurs, l’interdépendance des obligations confère à l’exception d’inexécution une fonction préventive et dissuasive. En sachant que son propre manquement autorisera son partenaire à suspendre l’exécution, chaque contractant est incité à respecter scrupuleusement ses engagements. Le mécanisme participe ainsi à la moralisation des relations contractuelles et à la sécurisation des échanges économiques[10]. Enfin, cette interdépendance explique que l’exception d’inexécution ne puisse être invoquée qu’en présence d’un manquement réel, sérieux et juridiquement caractérisé. Elle ne saurait servir de prétexte à une stratégie dilatoire ou à une volonté unilatérale de se dégager de ses obligations. Elle suppose un lien direct entre l’inexécution reprochée et la prestation suspendue, garantissant ainsi la proportionnalité de la réaction.

L’exception d’inexécution trouve donc, dans l’interdépendance structurelle des obligations contractuelles, son premier fondement théorique et normatif. Toutefois, cette justification économique et morale ne suffit pas à elle seule à consacrer juridiquement le mécanisme. Encore fallait-il que le droit positif, par l’intervention du législateur et du juge, reconnaisse formellement cette faculté de suspension et en précise les contours. C’est précisément cette construction progressive, légale et jurisprudentielle qu’il convient à présent d’analyser.

Si l’exception d’inexécution trouve son fondement théorique dans l’interdépendance des obligations contractuelles, elle n’acquiert une véritable effectivité juridique qu’à travers sa reconnaissance progressive par les textes et par la jurisprudence. Cette consécration, d’abord prétorienne, puis législative, témoigne de la volonté du droit positif de doter les contractants d’un instrument équilibré de protection contre l’inexécution.

En droit français, l’exception d’inexécution a longtemps été une création jurisprudentielle, forgée par les tribunaux à partir des principes généraux du droit des contrats, notamment la force obligatoire des conventions et l’exigence de bonne foi. Avant la réforme de 2016, aucun texte ne la consacrait expressément, mais la Cour de cassation en admettait largement l’existence, notamment dans les contrats synallagmatiques, en reconnaissant à une partie le droit de suspendre sa prestation en cas de manquement grave de l’autre[11]. La réforme du droit des obligations opérée par l’ordonnance du 10 février 2016 est venue consacrer explicitement ce mécanisme, en lui conférant une base normative claire et autonome. L’article 1219 du Code civil français dispose désormais qu’« une partie peut refuser d’exécuter son obligation, alors même que celle-ci est exigible, si l’autre n’exécute pas la sienne et si cette inexécution est suffisamment grave ». Cette disposition reconnaît ainsi un véritable droit subjectif de suspension, fondé sur la gravité de l’inexécution. L’article 1220, quant à lui, introduit une innovation importante en consacrant l’exception d’inexécution anticipée. Il permet à une partie de suspendre l’exécution de son obligation lorsqu’il est manifeste que son cocontractant ne s’exécutera pas à l’échéance et que les conséquences de cette inexécution sont suffisamment graves. Le droit français reconnaît ainsi non seulement une réaction à l’inexécution constatée, mais aussi une faculté de prévention face à un risque sérieux de défaillance. Cette codification a renforcé la sécurité juridique en clarifiant les conditions et les limites du mécanisme. Comme le souligne la doctrine, elle a permis de « transformer une construction prétorienne fluctuante en un véritable instrument normatif stabilisé »[12]. L’exception d’inexécution devient ainsi un élément central du droit contemporain des contrats.

En droit ivoirien, la situation est sensiblement différente. Aucune disposition du Code civil ne consacre expressément l’exception d’inexécution dans les termes des articles 1219 et 1220 français. Toutefois, cette absence de consécration textuelle ne signifie nullement que le mécanisme soit ignoré. Il résulte, au contraire, d’une construction jurisprudentielle et doctrinale fondée sur une interprétation combinée de plusieurs dispositions du Code civil. En premier lieu, l’article 1134 du Code civil ivoirien, qui consacre la force obligatoire des conventions et leur exécution de bonne foi, constitue le socle normatif du mécanisme. En imposant aux parties un comportement loyal et cohérent, ce texte interdit à un contractant défaillant d’exiger l’exécution parfaite de son partenaire. En deuxième lieu, l’article 1184, relatif à la résolution judiciaire pour inexécution, reconnaît implicitement que l’inexécution constitue une atteinte grave à l’économie du contrat. Si le droit admet la disparition du contrat en cas de manquement grave, il est logiquement cohérent d’admettre, à titre préalable, une simple suspension temporaire de l’exécution[13]. En troisième lieu, certains textes consacrent expressément des formes particulières d’exception d’inexécution. Tel est notamment le cas de l’article 1612 du Code civil ivoirien, qui autorise le vendeur à retenir la chose vendue tant qu’il n’a pas reçu le paiement du prix. Ce droit de rétention constitue une illustration directe et concrète de l’exception d’inexécution dans le contrat de vente. L’article 1615 complète ce dispositif en étendant ce droit aux accessoires de la chose vendue. Il permet ainsi au vendeur de refuser la remise des documents administratifs, certificats ou titres nécessaires à l’usage du bien, tant que l’acheteur demeure défaillant. Ces dispositions témoignent de la reconnaissance légale, sectorielle mais réelle, du mécanisme.

Sur le plan jurisprudentiel, les juridictions ivoiriennes, à l’instar de leurs homologues françaises, ont progressivement admis la légitimité de l’exception d’inexécution comme moyen de pression contractuel. Elles considèrent que le créancier confronté à une inexécution sérieuse n’est pas tenu de poursuivre aveuglément l’exécution de ses propres obligations[14]. Cette jurisprudence s’inscrit dans une logique pragmatique, soucieuse de préserver l’équilibre économique du contrat. Elle tend à protéger la partie fidèle contre les comportements opportunistes et à éviter que le principe de force obligatoire ne se transforme en instrument d’injustice.

La doctrine africaine contemporaine souligne, à cet égard, que l’exception d’inexécution constitue « un mécanisme de régulation endogène du contrat, permettant aux parties de rétablir l’équilibre sans intervention immédiate du juge »[15]. Elle participe ainsi à la modernisation du droit ivoirien des obligations, en favorisant une justice contractuelle plus souple et plus réactive. Toutefois, cette reconnaissance jurisprudentielle demeure largement implicite et fragmentaire. Contrairement au droit français, le droit ivoirien ne dispose pas encore d’un cadre textuel unifié permettant de préciser de manière exhaustive les conditions, les effets et les limites de l’exception d’inexécution. Cette situation confère aux juges un rôle central, mais aussi une responsabilité accrue dans l’encadrement du mécanisme.

L’exception d’inexécution peut ainsi être définie, en droit ivoirien, comme le droit pour un contractant, fondé sur la bonne foi et l’interdépendance des obligations, de suspendre temporairement l’exécution de sa propre prestation en réaction à l’inexécution grave de son cocontractant, sans rompre immédiatement le lien contractuel. Cette reconnaissance, à la fois textuelle indirecte et jurisprudentielle, confère au mécanisme une légitimité certaine, mais aussi une relative fragilité normative. Elle rend d’autant plus nécessaire l’identification rigoureuse des conditions dans lesquelles l’exception peut être valablement exercée. C’est précisément à l’analyse de ces conditions d’exercice, destinées à prévenir les abus et à garantir l’équilibre contractuel, que se consacre désormais la seconde partie de cette étude.

L’exception d’inexécution, en tant que mécanisme d’autodéfense contractuelle, confère à son titulaire un pouvoir considérable : celui de suspendre unilatéralement l’exécution de ses propres obligations. Une telle faculté, si elle était laissée à la libre appréciation des parties, risquerait de fragiliser la stabilité des relations contractuelles et de favoriser les comportements opportunistes. C’est pourquoi le droit positif, tant en droit ivoirien qu’en droit comparé, encadre strictement son exercice.

Trois exigences fondamentales structurent ce régime. Il faut, en premier lieu, que l’obligation prétendument inexécutée soit devenue exigible (A). En deuxième lieu, l’inexécution invoquée doit présenter un degré suffisant de gravité pour justifier la suspension (B). Enfin, l’exercice de l’exception doit s’inscrire dans une démarche loyale, respectueuse de l’exigence de bonne foi et des impératifs d’information du cocontractant (C). L’étude de ces conditions permet de comprendre que l’exception d’inexécution n’est pas un droit discrétionnaire, mais un mécanisme juridiquement discipliné.

La première condition de validité de l’exception d’inexécution réside dans l’exigibilité de l’obligation dont l’inexécution est invoquée. Il ne peut, en effet, y avoir d’inexécution juridiquement sanctionnable que si l’obligation est arrivée à échéance et peut légitimement être réclamée par son créancier. En l’absence d’exigibilité, la suspension de l’exécution apparaît prématurée et, partant, fautive[16]. L’exigibilité s’entend de la possibilité juridique, pour le créancier, de réclamer immédiatement l’exécution de l’obligation. Elle suppose que la dette soit non seulement certaine, mais également échue et dépourvue de tout terme suspensif. Une obligation assortie d’un délai, d’une condition suspensive ou d’un échéancier ne devient pleinement exigible qu’à l’issue de ces modalités contractuelles. Ainsi, lorsque les parties ont prévu un délai de paiement, un terme suspensif ou un échelonnement des prestations, le créancier ne peut se prévaloir d’une inexécution avant l’expiration de ce délai. Tant que le terme n’est pas échu, le débiteur demeure juridiquement fondé à différer son exécution, sans que cela puisse être qualifié de manquement contractuel[17].

Cette exigence est conforme au principe de force obligatoire des conventions. En vertu de l’article 1134 du Code civil ivoirien, les parties sont tenues de respecter les modalités qu’elles ont librement fixées. Autoriser une suspension avant l’échéance contractuelle reviendrait à permettre à un contractant de modifier unilatéralement les termes du contrat, en violation du pacte initial[18]. La jurisprudence, tant ivoirienne que française, se montre particulièrement vigilante sur ce point. Elle considère de manière constante que l’exception d’inexécution ne peut être invoquée que lorsque l’obligation corrélative est devenue pleinement exigible. À défaut, la suspension est assimilée à une inexécution fautive engageant la responsabilité de son auteur[19]. Cette règle trouve une application particulièrement claire dans les contrats à exécution différée ou échelonnée. Dans les contrats de vente à crédit, de bail avec loyers périodiques ou de prestations de services fractionnées, chaque échéance constitue une obligation distincte. Le créancier ne peut suspendre sa propre prestation qu’en réaction à un défaut de paiement effectivement constaté à l’échéance prévue.

De même, dans les contrats assortis de conditions suspensives, l’obligation ne devient exigible qu’à la réalisation de l’événement prévu. Tant que cette condition ne s’est pas produite, aucune inexécution ne peut être reprochée au débiteur. Toute tentative de suspension anticipée serait juridiquement injustifiée. La doctrine souligne, à cet égard, que l’exigibilité constitue « le filtre initial de légitimité de l’exception d’inexécution »[20]. Elle empêche que ce mécanisme ne soit utilisé comme un instrument de pression prématurée ou stratégique, détaché de toute inexécution réelle.

En outre, l’exigibilité doit être appréciée de manière objective. Il ne suffit pas que le créancier estime subjectivement que son cocontractant tarde à exécuter. Encore faut-il que ce retard soit juridiquement qualifiable au regard des stipulations contractuelles et des usages professionnels[21]. Le simple sentiment d’insatisfaction ne saurait fonder valablement une exception d’inexécution. Cette exigence participe ainsi pleinement de la sécurité juridique. Elle garantit la prévisibilité des comportements contractuels et protège le débiteur contre des suspensions arbitraires. Elle rappelle que l’exception d’inexécution ne saurait être exercée en dehors du cadre normatif fixé par le contrat et par la loi[22].

Cependant, l’exigibilité, à elle seule, ne suffit pas à justifier la suspension de l’exécution. Encore faut-il que l’inexécution constatée présente un caractère suffisamment sérieux pour rompre l’équilibre contractuel. C’est précisément l’étude de cette seconde condition, relative à la gravité du manquement, qui permet d’appréhender les limites substantielles de l’exception d’inexécution. C’est donc à l’analyse de cette exigence de gravité, véritable pivot du contrôle judiciaire, qu’il convient désormais de s’attacher.

Si l’exigibilité préalable de l’obligation constitue la condition temporelle de l’exception d’inexécution, la gravité du manquement en représente indéniablement la condition substantielle. Le droit contemporain des obligations ne se satisfait plus d’une conception purement mécanique de la réciprocité contractuelle. Il exige désormais que la suspension de l’exécution repose sur une atteinte réelle et sérieuse à l’équilibre contractuel[23]. En droit français, cette exigence est expressément consacrée par l’article 1219 du Code civil, qui autorise le refus d’exécuter « si l’autre n’exécute pas la sienne et si cette inexécution est suffisamment grave ». Cette formule, issue de la réforme de 2016, consacre une approche qualitative du manquement, fondée sur l’intensité de l’inexécution et non sur sa seule existence formelle[24]. Cette exigence est pleinement transposable par le jeu combiné de la bonne foi contractuelle, du principe de proportionnalité et du pouvoir d’appréciation du juge en droit ivoirien. Par ailleurs, la jurisprudence ivoirienne, à l’instar de la jurisprudence française antérieure à la réforme, subordonne également l’exercice de l’exception à l’existence d’un manquement suffisamment caractérisé[25].

La gravité de l’inexécution s’apprécie d’abord au regard de son importance économique et fonctionnelle dans l’économie du contrat. Seule une défaillance affectant substantiellement la finalité contractuelle peut justifier la suspension. Une inexécution accessoire, marginale ou ponctuelle demeure, en principe, insuffisante. Ainsi, un retard minime dans un paiement, une imperfection secondaire dans une prestation ou une irrégularité formelle sans incidence réelle ne peuvent légitimement fonder un refus total d’exécution. Une telle réaction apparaîtrait manifestement disproportionnée et contraire à l’exigence de loyauté contractuelle. La doctrine souligne, à cet égard, que l’exception d’inexécution ne constitue pas un droit de représailles, mais un instrument de régulation proportionnée des déséquilibres contractuels[26]. Elle ne saurait servir de prétexte à une rupture déguisée ou à une pression abusive sur le cocontractant.

Cette approche repose sur un véritable contrôle de proportionnalité exercé par le juge. Celui-ci confronte, d’une part, la nature et l’intensité du manquement invoqué et, d’autre part, l’ampleur de la réaction du créancier. Il vérifie que la suspension est adaptée, nécessaire et mesurée[27]. La jurisprudence française illustre régulièrement cette démarche. La Cour de cassation refuse, par exemple, de valider une exception d’inexécution fondée sur un retard insignifiant ou une exécution imparfaite mais substantiellement conforme[28]. De même, elle sanctionne les comportements consistant à suspendre intégralement une prestation en réponse à une inexécution mineure. En droit ivoirien, bien que moins abondante, la jurisprudence adopte une orientation comparable. Les juridictions vérifient que la défaillance invoquée porte atteinte à l’économie du contrat et compromet réellement les intérêts légitimes du créancier[29].

La gravité s’apprécie également en fonction du contexte contractuel. Dans certains contrats à forte intensité économique ou technique, des manquements apparemment mineurs peuvent produire des effets disproportionnés. À l’inverse, dans d’autres hypothèses, des retards ou irrégularités peuvent être tolérés sans remettre en cause l’équilibre global. L’appréciation est donc nécessairement concrète et contextualisée. Elle tient compte de la nature du contrat, de la durée de la relation, des usages professionnels, du comportement antérieur des parties et de la possibilité d’une régularisation rapide[30].

Par ailleurs, la gravité ne se confond pas avec la faute. Une inexécution peut être grave sans être intentionnelle. L’exception d’inexécution n’est pas subordonnée à la mauvaise foi du débiteur, mais à l’impact objectif de son comportement sur l’équilibre contractuel. Cette distinction est essentielle. Elle montre que le mécanisme vise moins à sanctionner moralement qu’à préserver fonctionnellement la relation contractuelle. Il s’inscrit dans une logique pragmatique de protection des intérêts économiques. Enfin, la gravité doit être appréciée au moment où l’exception est invoquée. Une inexécution initialement légère peut, par sa persistance, devenir substantielle. À l’inverse, un manquement grave peut perdre son caractère justifiant si le débiteur manifeste une volonté sérieuse de régularisation[31].

Ainsi comprise, l’exigence de gravité constitue un garde-fou central contre les usages abusifs de l’exception d’inexécution. Elle garantit que ce mécanisme demeure un outil d’équilibre, et non une arme de désorganisation contractuelle. Toutefois, même en présence d’une inexécution grave et exigible, l’exercice de l’exception demeure subordonné au respect d’un devoir fondamental de loyauté. La suspension ne saurait intervenir dans la dissimulation ou la brutalité. Elle doit s’inscrire dans une démarche transparente et responsable. C’est précisément l’analyse de cette exigence d’information et de loyauté, troisième pilier du régime de l’exception d’inexécution, qui permet de parachever l’étude de ses conditions d’exercice.

Au-delà de l’exigibilité de l’obligation inexécutée et de la gravité suffisante du manquement, l’exercice légitime de l’exception d’inexécution est subordonné au respect d’une exigence transversale fondamentale : l’obligation d’information et de loyauté. Cette exigence, directement rattachée au principe général de bonne foi contractuelle, vise à encadrer le comportement du créancier qui entend suspendre sa prestation. En droit français, cette obligation est expressément consacrée par l’article 1220 du Code civil, lequel prévoit que la partie qui entend suspendre l’exécution de son obligation en raison d’un risque manifeste d’inexécution doit en informer son cocontractant « dans les meilleurs délais »[32]. Cette disposition consacre l’idée selon laquelle l’exception d’inexécution ne saurait être exercée de manière clandestine, brutale ou déloyale. En droit ivoirien, celle-ci découle naturellement du principe de bonne foi posé à l’article 1134 du Code civil. La bonne foi ne se limite pas à l’exécution matérielle des prestations. Elle impose un comportement loyal, transparent et coopératif dans toutes les phases de la relation contractuelle, y compris lors des situations de crise.

La doctrine souligne, à cet égard, que la bonne foi constitue un véritable standard comportemental, imposant aux parties un devoir de loyauté active dans la gestion des difficultés contractuelles[33]. L’exception d’inexécution ne peut donc être valablement exercée que si elle s’inscrit dans une démarche de dialogue et de responsabilisation. L’obligation d’information préalable poursuit, en premier lieu, une fonction préventive. En avertissant son cocontractant de son intention de suspendre l’exécution, le créancier lui offre une possibilité de régularisation rapide. Il permet ainsi d’éviter l’aggravation inutile du conflit et favorise le maintien du lien contractuel. En second lieu, cette exigence vise à prévenir les ruptures brutales. Une suspension soudaine et inexpliquée peut désorganiser gravement l’activité du débiteur, compromettre ses relations commerciales et porter atteinte à sa réputation. La notification préalable permet d’atténuer ces effets et d’instaurer un climat de prévisibilité. En troisième lieu, l’information préalable contribue à la prévention des malentendus. Dans de nombreux cas, l’inexécution reprochée peut résulter d’un simple retard technique, d’une difficulté passagère ou d’un désaccord d’interprétation. Le dialogue préalable permet de clarifier les positions respectives et d’éviter une escalade contentieuse inutile.

La jurisprudence française illustre régulièrement cette exigence. La Cour de cassation sanctionne les créanciers qui suspendent leur prestation sans avertissement préalable, lorsque cette attitude révèle une volonté de rupture déguisée ou une manœuvre opportuniste[34]. Elle considère alors que l’exception d’inexécution est exercée de mauvaise foi. En droit ivoirien, les juridictions s’inscrivent dans une logique comparable. Elles apprécient le comportement global des parties et sanctionnent les stratégies fondées sur la surprise, la dissimulation ou la rétention d’information. Le juge recherche systématiquement si le créancier a adopté une attitude loyale et proportionnée. Le silence, dans ce contexte, peut être lourd de conséquences juridiques. Lorsqu’un créancier suspend l’exécution sans explication, sans mise en demeure préalable ou sans tentative de dialogue, son comportement peut être interprété comme constitutif de mauvaise foi. Or, la mauvaise foi prive l’exception d’inexécution de toute légitimité[35].

De même, la dissimulation volontaire d’informations essentielles, l’exagération artificielle du manquement ou la manipulation du calendrier contractuel constituent autant de comportements incompatibles avec l’exigence de loyauté. L’exception d’inexécution ne saurait devenir un instrument de pression stratégique ou de déstabilisation économique. La notification préalable ne doit toutefois pas être comprise comme une formalité rigide. Aucun formalisme particulier n’est, en principe, exigé. L’information peut être donnée par lettre, courrier électronique, mise en demeure ou même verbalement, sous réserve d’en rapporter la preuve. L’essentiel réside dans la réalité de l’avertissement et dans sa clarté. Dans certains cas d’urgence extrême, une suspension immédiate peut être admise, notamment lorsque le maintien de l’exécution exposerait le créancier à un préjudice grave et irréversible. Mais même dans ces hypothèses, la loyauté commande une information rapide a posteriori[36]. Ainsi conçue, l’obligation d’information et de loyauté parachève l’encadrement juridique de l’exception d’inexécution. Elle garantit que ce mécanisme demeure un outil de régulation équilibrée, fondé sur la coopération plutôt que sur la confrontation.

L’exigibilité de l’obligation, la gravité du manquement et la loyauté du comportement constituent ainsi les trois piliers indissociables de l’exercice légitime de l’exception d’inexécution. Une fois ces conditions réunies, se pose alors la question essentielle des conséquences juridiques attachées à la suspension de l’exécution. Il convient dès lors d’analyser, dans une perspective systématique, les effets produits par l’exception d’inexécution sur le contrat et sur la situation des parties, ce qui conduit naturellement à l’étude de la troisième partie consacrée aux effets juridiques de ce mécanisme.

Lorsque les conditions d’exercice de l’exception d’inexécution sont réunies, celle-ci produit des effets juridiques précis sur la relation contractuelle. Elle modifie temporairement l’économie du contrat sans en altérer immédiatement l’existence. Son régime juridique repose ainsi sur un équilibre délicat entre protection du créancier et préservation du lien contractuel.

L’analyse de ces effets impose de distinguer, d’une part, la portée suspensive de l’exception d’inexécution, qui ne remet pas en cause l’existence du contrat (A), d’autre part, sa fonction de moyen de pression extrajudiciaire, qui confère au créancier un pouvoir d’action immédiat (B), et enfin, son éventuelle transformation en instrument de rupture définitive lorsque l’inexécution persiste (C). Ces trois dimensions permettent de comprendre la place singulière qu’occupe ce mécanisme dans l’architecture générale du droit des obligations.

C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner, en premier lieu, la nature fondamentalement provisoire et conservatoire de l’exception d’inexécution.

L’effet principal de l’exception d’inexécution réside dans son caractère essentiellement suspensif. Contrairement à la résolution ou à la résiliation, elle ne met pas fin au contrat. Elle se borne à en paralyser momentanément l’exécution, dans l’attente du rétablissement de l’équilibre contractuel. En droit ivoirien, cette conception découle implicitement de l’économie générale du Code civil. Si l’article 1184 prévoit la résolution judiciaire en cas d’inexécution suffisamment grave, il n’envisage cette sanction qu’en ultime recours, lorsque l’exécution devient définitivement impossible ou dénuée d’intérêt[37]. L’exception d’inexécution s’inscrit, quant à elle, dans une logique conservatoire, destinée à préserver le contrat plutôt qu’à le détruire. La doctrine souligne que l’exception d’inexécution constitue « un mécanisme de gel temporaire des obligations, destiné à provoquer une reprise normale de l’exécution »[38]. Elle n’a pas vocation à rompre le lien contractuel, mais à en restaurer l’équilibre. En droit français, cette analyse est explicitement confirmée par les articles 1219 et 1220 du Code civil, qui organisent une simple faculté de refus ou de suspension, sans remettre en cause la survie du contrat. La réforme de 2016 a ainsi consacré une conception moderne et pragmatique de l’inexécution, privilégiant les solutions intermédiaires à la rupture brutale.

Sur le plan juridique, le contrat demeure donc pleinement valable. Toutes ses clauses continuent de produire leurs effets, à l’exception temporaire des obligations suspendues. Les garanties, les clauses pénales, les obligations accessoires et les engagements de confidentialité subsistent pendant toute la période de suspension. Il en résulte que l’exception d’inexécution ne saurait être assimilée à une exonération définitive de responsabilité. Le débiteur suspendant sa prestation demeure tenu de l’exécuter ultérieurement, dès lors que son cocontractant aura rempli ses propres obligations. Cette logique implique un effet réciproque fondamental : dès que le débiteur défaillant reprend l’exécution, l’autre partie est juridiquement tenue de reprendre immédiatement la sienne. Le maintien de la suspension au-delà de ce point constituerait alors une inexécution fautive[39].

La jurisprudence française a clairement affirmé ce principe, en jugeant que « l’exception d’inexécution cesse de produire effet dès lors que le manquement initial est réparé »[40]. Les juridictions ivoiriennes s’inscrivent dans la même orientation, en sanctionnant les créanciers qui prolongent abusivement la suspension après régularisation. Ce caractère provisoire distingue fondamentalement l’exception d’inexécution de la résolution judiciaire prévue à l’article 1184 du Code civil ivoirien. Alors que la résolution anéantit rétroactivement le contrat et remet les parties dans l’état antérieur, l’exception d’inexécution se contente d’en différer temporairement l’exécution[41].

La distinction est capitale sur le plan pratique. La résolution suppose une intervention judiciaire, des délais procéduraux et un aléa contentieux. L’exception d’inexécution, en revanche, permet une réaction immédiate, tout en laissant ouverte la possibilité d’une continuation contractuelle. Elle apparaît ainsi comme une technique de gestion contractuelle graduée, située à mi-chemin entre l’exécution forcée et la rupture définitive. Elle offre aux parties un espace de négociation implicite, fondé sur la pression juridique et économique. Toutefois, cette souplesse comporte un revers. Une suspension prolongée peut fragiliser durablement la relation contractuelle, désorganiser l’activité économique des parties et compromettre la poursuite du contrat. C’est pourquoi le juge exerce un contrôle attentif sur la durée et les modalités de la suspension.

La doctrine souligne, à cet égard, que l’exception d’inexécution doit être conçue comme un « remède temporaire et proportionné, et non comme une stratégie d’évitement contractuel »[42]. Son efficacité repose précisément sur son caractère transitoire. Ainsi, l’effet suspensif de l’exception d’inexécution constitue le premier pilier de son régime juridique. Il garantit la survie du contrat tout en protégeant le créancier contre l’inertie de son cocontractant. Mais cette suspension ne se limite pas à une simple neutralisation juridique. Elle constitue également un instrument de pression particulièrement puissant, permettant au créancier d’inciter activement son débiteur à reprendre l’exécution. C’est cette dimension stratégique et extrajudiciaire qu’il convient désormais d’analyser.

L’un des intérêts majeurs de l’exception d’inexécution réside dans son caractère fondamentalement unilatéral. Contrairement aux mécanismes juridictionnels classiques de sanction de l’inexécution, elle peut être mise en œuvre par le créancier sans autorisation préalable du juge et sans formalité procédurale particulière. Cette autonomie d’action confère à ce mécanisme une efficacité immédiate, qui explique sa place centrale dans la pratique contractuelle contemporaine. En droit ivoirien, cette dimension extrajudiciaire découle directement de la force obligatoire des conventions et du principe de bonne foi consacré à l’article 1134 du Code civil. Dès lors que l’équilibre contractuel est rompu par l’inexécution d’une partie, l’autre est légitimement fondée à réagir par ses propres moyens, sans être contrainte d’attendre l’issue, souvent longue et incertaine, d’un contentieux judiciaire.

La doctrine analyse cette faculté comme une forme de « justice contractuelle privée », permettant aux parties d’assurer elles-mêmes le respect de leurs engagements[43]. L’exception d’inexécution devient ainsi un instrument de régulation interne du contrat, qui favorise l’autorégulation des relations juridiques et limite le recours systématique aux tribunaux. Dans cette perspective, le mécanisme participe pleinement à la modernisation du droit des obligations. Il répond aux exigences contemporaines de rapidité, de souplesse et d’efficacité économique. En permettant au créancier d’exercer une pression immédiate sur son débiteur, il contribue à la fluidité des échanges et à la prévention des contentieux prolongés. Le droit français, à travers les articles 1219 et 1220 du Code civil, consacre explicitement cette logique. La réforme de 2016 a ainsi entendu promouvoir une gestion pragmatique des situations d’inexécution, fondée sur la responsabilité directe des parties plutôt que sur une judiciarisation systématique. Cette orientation trouve un écho croissant dans la pratique ivoirienne, où les acteurs économiques privilégient de plus en plus les solutions contractuelles autonomes.

Sur le plan fonctionnel, l’exception d’inexécution agit comme un levier psychologique et économique. La suspension de la prestation prive immédiatement le débiteur défaillant des avantages attendus du contrat, ce qui l’incite fortement à régulariser sa situation. Elle transforme ainsi l’obligation juridique en contrainte concrète, perceptible dans la réalité des échanges[44]. Cette dimension coercitive explique que l’exception d’inexécution soit souvent plus efficace que les sanctions judiciaires différées. Là où une condamnation peut intervenir plusieurs années après le manquement, la suspension intervient immédiatement, au moment même où la défaillance produit ses effets. Toutefois, cette autonomie d’action n’est pas sans danger. En s’exerçant sans contrôle préalable du juge, l’exception d’inexécution expose son auteur à un risque juridique important. Si les conditions légales ne sont pas réunies, la suspension devient elle-même fautive et constitue une inexécution contractuelle susceptible d’engager la responsabilité civile de son auteur.

La jurisprudence se montre particulièrement vigilante à cet égard. Les juridictions sanctionnent régulièrement les créanciers qui invoquent abusivement l’exception d’inexécution en l’absence de manquement suffisamment grave ou en violation du principe de proportionnalité[45]. Dans de telles hypothèses, la suspension est assimilée à un comportement déloyal, contraire à l’exigence de bonne foi. En droit ivoirien, cette responsabilité peut être fondée sur l’article 1147 du Code civil relatif à l’inexécution fautive, combiné avec l’article 1134 imposant l’exécution loyale des conventions. Le créancier abusif s’expose alors à une condamnation à des dommages-intérêts, voire à la résolution du contrat à ses torts exclusifs[46]. La doctrine met ainsi en garde contre une utilisation « stratégique » ou « opportuniste » de l’exception d’inexécution, destinée non pas à rétablir l’équilibre contractuel, mais à exercer une pression excessive ou à obtenir un avantage indu[47]. Dans ce cas, le mécanisme perd sa légitimité juridique et devient un instrument d’abus.

L’efficacité extrajudiciaire de l’exception d’inexécution repose donc sur un équilibre délicat. Elle suppose une appréciation rigoureuse de la situation contractuelle, une analyse précise de la gravité du manquement et une anticipation des risques contentieux. Elle impose au créancier une véritable discipline juridique dans l’exercice de ses droits. Si l’exception d’inexécution constitue un outil puissant de régulation contractuelle, elle ne saurait être utilisée comme une arme aveugle. Son autonomie d’action doit toujours s’accompagner d’une vigilance juridique et d’un souci constant de proportionnalité. Lorsque, malgré cette pression extrajudiciaire, le débiteur persiste dans son inexécution et que la suspension ne permet plus de restaurer l’équilibre contractuel, l’exception d’inexécution perd alors sa raison d’être. Elle est appelée à céder la place à des mécanismes plus radicaux, au premier rang desquels figure la résolution du contrat. C’est cette évolution possible du mécanisme qu’il convient désormais d’examiner.

Lorsque l’inexécution du cocontractant se prolonge dans le temps, s’aggrave ou devient structurelle, l’exception d’inexécution perd progressivement son efficacité. En effet, la simple suspension des prestations ne suffit plus à préserver l’équilibre contractuel lorsque le manquement compromet définitivement la finalité économique et juridique du contrat. Dans une telle hypothèse, la relation contractuelle se vide de sa substance, et la poursuite du lien juridique devient dénuée de sens. Le droit ivoirien, à l’instar du droit français, offre alors au créancier un mécanisme plus radical : la résolution du contrat pour inexécution. L’article 1184 du Code civil ivoirien dispose en ce sens que « la condition résolutoire est toujours sous-entendue dans les contrats synallagmatiques, pour le cas où l’une des parties ne satisfera point à son engagement ». Cette disposition consacre la possibilité de mettre fin judiciairement au contrat lorsque l’inexécution revêt un caractère suffisamment grave et durable. La résolution constitue ainsi l’aboutissement logique d’un processus progressif de réaction à l’inexécution. Dans un premier temps, le créancier cherche à préserver le contrat par la suspension provisoire de ses propres obligations. Dans un second temps, lorsque cette stratégie échoue, il est conduit à rompre définitivement le lien contractuel. L’exception d’inexécution apparaît dès lors comme une étape intermédiaire entre la coopération contractuelle normale et la rupture contentieuse du contrat[48].

La doctrine souligne que ce mécanisme progressif permet d’éviter une rupture précipitée des relations contractuelles[49]. Il favorise une gestion graduée des conflits, fondée sur la recherche prioritaire de la continuation du contrat. Ce n’est que lorsque toute perspective de régularisation disparaît que la résolution devient juridiquement et économiquement justifiée. En droit français, cette logique a été renforcée par la réforme de 2016, qui a introduit plusieurs modes de résolution, notamment la résolution judiciaire, la résolution par notification et la clause résolutoire (art. 1224 et s. C. civ.). Bien que ces mécanismes ne soient pas encore systématiquement consacrés en droit ivoirien, la jurisprudence nationale s’inspire largement de cette approche moderne fondée sur la proportionnalité et la progressivité des sanctions[50].

Sur le plan fonctionnel, la transformation de l’exception d’inexécution en résolution repose sur un critère central : la perte d’utilité du contrat. Lorsque l’inexécution prive durablement le créancier de l’avantage essentiel qu’il attendait de la convention, la suspension temporaire devient artificielle. Le contrat ne remplit plus sa fonction économique et sociale, ce qui justifie sa disparition[51]. Cette appréciation relève du pouvoir souverain du juge. Celui-ci examine la nature du manquement, sa durée, ses conséquences économiques et le comportement global des parties. Une inexécution ponctuelle ou réversible ne saurait en principe justifier la résolution, tandis qu’un manquement répété, volontaire ou structurel fonde légitimement la rupture. La jurisprudence ivoirienne adopte une approche similaire, privilégiant l’analyse concrète des circonstances de chaque espèce. Les juridictions vérifient notamment si le créancier a fait preuve de patience raisonnable, s’il a tenté de favoriser l’exécution et s’il n’a pas contribué lui-même à la dégradation de la relation contractuelle[52].

La résolution produit alors des effets juridiques majeurs. Elle entraîne l’anéantissement rétroactif du contrat et impose aux parties de restituer les prestations déjà exécutées, sous réserve des règles relatives aux contrats à exécution successive. Elle met définitivement fin aux obligations futures et ouvre, le cas échéant, droit à réparation du préjudice subi[53]. Dans cette perspective, l’exception d’inexécution joue un rôle préventif essentiel. Elle permet souvent d’éviter la résolution en incitant le débiteur à régulariser sa situation avant que la rupture ne devienne inévitable. Elle participe ainsi à la préservation du lien contractuel et à la stabilité des relations économiques. Toutefois, lorsque cette fonction préventive échoue, la transformation en résolution apparaît comme une nécessité juridique. Elle consacre l’échec de la coopération contractuelle et marque le passage d’une logique de maintien à une logique de liquidation du rapport d’obligations. Ainsi, loin d’être un mécanisme isolé, l’exception d’inexécution s’inscrit dans une dynamique globale de gestion de l’inexécution, articulée autour de trois phases successives : la tolérance, la suspension et, en dernier recours, la rupture. Cette progression graduée reflète la volonté du droit des obligations de concilier efficacité économique, justice contractuelle et sécurité juridique.

Cette articulation théorique et normative trouve une illustration particulièrement éclairante dans la pratique contentieuse. L’étude des situations concrètes permet de mesurer la portée réelle de l’exception d’inexécution et d’en apprécier les conditions d’application. C’est précisément ce que révèle l’analyse du litige opposant la société LITHIUM à son cocontractant, qui constitue une illustration emblématique de la mise en œuvre de ce mécanisme dans le contexte ivoirien. Il convient donc à présent d’examiner les enseignements tirés de cette affaire hypothétique, afin de mieux comprendre comment les principes étudiés s’appliquent dans la réalité des relations contractuelles.

Afin d’appliquer notre analyse à un cas d’espèce hypothétique, exposons les faits (A) avant d’en analyser la portée juridique (B).

La société LITHIUM a vendu comptant à une société spécialisée dans la location de véhicules un lot de 60 voitures électriques qui ont été livrées il y a plus de deux mois. Souhaitant les mettre en location auprès d’une clientèle de particuliers, cette dernière société exigea du vendeur la transmission des documents administratifs nécessaires à la mise en circulation des véhicules.

La société LITHIUM, prétextant l’absence de paiement intégral du prix de vente, en fit la condition de leur remise. Mécontente de la tournure des événements, l’acheteur assigna le vendeur en justice pour qu’il soit condamné à les lui transmettre et sollicita au surplus 250 000 000 FCFA de dommages et intérêts.

La société LITHIUM n’est pas inquiète car elle estime que son comportement est tout à fait légitime compte tenu de l’inexécution contractuelle de l’acheteur, qui n’avait versé qu’un acompte de 50 000 000 FCFA sur les 250 000 000 FCFA constituant le prix de vente.

Dès lors que le vendeur n’a pas accordé à l’acheteur de délai de paiement, il n’est obligé de délivrer la chose faisant l’objet de la vente que s’il a obtenu le paiement du prix convenu. Cette règle, envisagée à l’article 1612 du Code civil ivoirien, est une parfaite illustration de l’exception d’inexécution: tant que je ne suis pas payé, je ne remets pas à l’acheteur la chose vendue!

Étant donné que le vendeur a la possibilité de retenir la chose elle-même en cas de défaillance de l’acquéreur dans le paiement du prix de vente, c’est sans surprise que la jurisprudence admet qu’il a un droit de rétention sur tous les accessoires de cette chose.

En l’espèce, aucun délai n’était accordé par le vendeur à l’acheteur puisque le lot de voitures a été vendu « comptant ». La société LITHIUM était donc en droit de refuser la livraison des véhicules. Mais puisqu’ils avaient déjà été remis, le seul moyen de pression dont elle disposait était de refuser de transmettre les documents administratifs requis. Or, ces documents étant des accessoires de la chose vendue au sens de l’article 1615 du Code civil ivoirien, son comportement n’était clairement pas illicite compte tenu de la défaillance évidente de l’acheteur, qui n’avait même pas payé le quart du prix de vente! Il est donc fortement probable que le juge saisi de ce litige légitimera ce procédé et rejettera toutes les demandes formées par l’acheteur.

L’exception d’inexécution constitue indéniablement l’un des mécanismes les plus efficaces du droit des obligations pour préserver l’équilibre contractuel. Fondée sur la logique de réciprocité des engagements, elle permet à une partie de ne pas subir passivement la défaillance de son cocontractant, en suspendant légitimement l’exécution de sa propre prestation. Elle consacre ainsi l’idée selon laquelle nul ne saurait exiger l’exécution parfaite d’un contrat tout en se soustrayant lui-même à ses obligations.

En droit ivoirien, ce mécanisme, bien qu’il ne fasse pas l’objet d’une consécration textuelle explicite, trouve un fondement solide dans plusieurs dispositions essentielles du Code civil, notamment les articles 1134, 1184, 1612 et 1615. Ces textes, interprétés de manière combinée par la jurisprudence et la doctrine, permettent de dégager un véritable régime juridique de l’exception d’inexécution, fondé sur la bonne foi, la proportionnalité et la protection de l’équilibre contractuel. La comparaison avec le droit français, notamment depuis la réforme de 2016, révèle d’ailleurs une convergence progressive vers un encadrement normatif plus précis, reposant sur la gravité du manquement, l’exigibilité des obligations et l’exigence de loyauté dans l’exercice du droit de suspension.

L’étude des conditions et des effets de l’exception d’inexécution met en lumière sa nature profondément ambivalente. D’un côté, elle constitue un instrument de justice contractuelle, permettant au créancier de réagir rapidement et efficacement face à l’inexécution, sans recourir immédiatement au juge. Elle favorise ainsi la responsabilisation des parties, la prévention des litiges et le maintien du lien contractuel. De l’autre côté, son caractère unilatéral et extrajudiciaire comporte des risques importants, en particulier lorsque ce mécanisme est invoqué de manière excessive, disproportionnée ou de mauvaise foi.

L’efficacité de l’exception d’inexécution repose donc essentiellement sur une utilisation mesurée, réfléchie et juridiquement fondée. Lorsqu’elle est exercée sans discernement, elle peut devenir une source d’insécurité juridique, de blocage économique et de contentieux prolongé. Elle risque alors de détourner sa finalité première, qui est la restauration de l’équilibre contractuel, pour devenir un instrument de pression abusive. Dans ce contexte, le rôle du juge demeure central. Par son contrôle rigoureux des conditions d’exercice du mécanisme, il garantit que l’exception d’inexécution demeure conforme à sa vocation régulatrice. Il veille notamment au respect du principe de proportionnalité, à l’exigence de bonne foi et à la préservation de l’intérêt économique du contrat. Cette intervention juridictionnelle contribue à renforcer la crédibilité et la sécurité du dispositif.

L’enjeu contemporain est dès lors de faire de l’exception d’inexécution non un moyen de paralysie contractuelle, mais un véritable levier de responsabilisation des cocontractants. Elle doit être conçue comme un outil de dialogue juridique, incitant les parties à rétablir rapidement l’exécution normale de leurs obligations, plutôt que comme un instrument de rupture ou de confrontation. Dans un contexte marqué par la complexification croissante des relations économiques, la multiplication des contrats à long terme et l’internationalisation des échanges, l’exception d’inexécution apparaît plus que jamais comme un mécanisme stratégique du droit des obligations. Son évolution future devra s’inscrire dans une logique de consolidation normative, de formation juridique des acteurs économiques et de renforcement de la culture de la bonne foi contractuelle.

Ainsi comprise et encadrée, l’exception d’inexécution peut pleinement jouer son rôle de régulateur des rapports contractuels, en conciliant efficacité économique, justice juridique et stabilité des relations privées, au service d’un droit des contrats moderne, équilibré et responsable.


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Me Luc KOUASSI

Juriste Consultant Polyglotte| Consultant-Formateur | Spécialiste en rédaction de contrats, d’actes extrajudiciaires, d’articles juridiques et des questions relatives au droit du travail | Politiste | Bénévole humanitaire.

denisjunior690@gmail.com / +225 07 795 704 35 / +90 539 115 55 28


[1] F. Terré, Ph. Simler, Y. Lequette et F. Chénedé, Droit civil : Les obligations, Dalloz, 2022, p. 503.

[2] Code civil ivoirien, art. 1134.

[3] Ph. Malaurie, L. Aynès et Ph. Stoffel-Munck, Droit des obligations, LGDJ, 2020, p. 387.

[4] J.-L. Aubert, É. Savaux et J. Flour, Droit civil : les obligations, Sirey, 2024, p. 410.

[5] B. Fages, Droit des obligations, LGDJ, 2020, p. 275.

[6] Ibid., p. 542.

[7] F. Terré, Ph. Simler, Y. Lequette et F. Chénedé, Op. cit., p. 507.

[8] Ph. Malaurie, L. Aynès et Ph. Stoffel-Munck, Op. cit., p. 389.

[9] J.-L. Aubert, É. Savaux et J. Flour, Op. cit., p. 417.

[10] . Fages, Op. cit., p. 547.

[11]  Cass. Soc. 29 mars 1995, n° 93-41863, Bull. Civ. V, n° 111.

[12] D. Mazeaud, « La réforme du droit français des contrats », La lettre de France, 44, RJT, 2017, pp. 243-356.

[13] J. Flour, J.-L. Aubert et É. Savaux, Les obligations. tome. 1 : l’acte juridique, 14e éd., Sirey, coll. « Université », 2010, n° 246 s.

[14] Cour d’Appel d’Abidjan, 4e chambre civile, commerciale et administrative, Arrêt civil n°772 du 18/12/2018, CIGEMATE c/ SOREF CI.

[15] A. A. Diouf, « Repenser le droit civil en Afrique noire francophone », Revue internationale de droit comparé 2022/2, 74, Éditions Société de législation compare, 2022, pp. 369-387.

[16] Ph. Malaurie, L. Aynès et Ph. Stoffel-Munck, Op. cit., p. 395.

[17] J.-L. Aubert, É. Savaux et J. Flour, Op. cit., p. 421.

[18] Code civil ivoirien, art. 1134.

[19] Com. 10 juillet 2007, n° 966 ; D. Mazeaud, La politique contractuelle de la Cour de cassation, Mélanges Jestaz, Dalloz, 2006, p. 371, n° 16.

[20] Fages, Op. cit., p. 550.

[21] C. Popineau-Dehaullon, Les remèdes de justice privée à l’inexécution du contrat : Etude comparée, LGDJ, 2008, p. 98.

[22] H. Mazeaud, L. Mazeaud, F. Chabas, L. Mazeaud et J. Mazeaud, Leçons de droit civil, Tome II, Montchrestien, 1994, p. 112.

[23] C. Popineau-Dehaullon, Op.cit., p. 103.

[24] Ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016, art. 1219 C. civ. fr.

[25] Cour d’Appel d’Abidjan, Op. cit.

[26] Fages, Op. cit., p. 552.

[27] F. Terré, Ph. Simler, Y. Lequette et F. Chénedé, Op. cit., p. 551.

[28] Civ. 1re, 18 déc. 2024, n° 24-14.750.

[29] A.-M. H. Assi-Esso, Cours de droit civil : Les obligations, Abidjan, Cours polycopié, 2023, p. 41.

[30] Fages, Op. cit., p. 551.

[31] C. trav. Bruxelles, 7 mars 2025, R.G. 2024/AB/434, 2024/AB/435 et 2024/AB/436.

[32] Code civil français, art. 1220, issu de l’ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016.

[33] Popineau-Dehaullon, Op.cit., p. 108.

[34] Cour de Cassation, Chambre commerciale, du 26 novembre 2003, 00-10.243 00-10.949, Publié au bulletin.

[35] Com. 18 janv. 2011, n° 09-69.831.

[36] C. Popineau-Dehaullon, Op.cit., p. 112.

[37] Code civil ivoirien, art. 1184.

[38] J. Ghestin, Traité de droit civil : La formation du contrat, LGDJ, 4e édition, 2013, p. 240.

[39] F. Terré, Ph. Simler, Y. Lequette et F. Chénedé, Op. cit., p. 560.

[40] Cour de cassation, Chambre civile 3, 28 janvier 2015, 14-10.963, Publié au bulletin.

[41] A.-M. H. Assi-Esso, Op. cit., p. 53.

[42] Fages, Op. cit., p. 557.

[43] C. Popineau-Dehaullon, Op.cit., p. 115.

[44] Ibid., p. 119.

[45] J. Pinier-Rafer, Les sanctions unilatérales de l’inexécution du contrat, Thèse de doctorat, Université Jean Moulin- Lyon III, 2023, p. 167.

[46] Code civil ivoirien, art. 1147.

[47] A. H. Chafiaa, L’abus dans l’exécution du contrat, L’Harmattan, 2020, p. 147.

[48] Ph. Malaurie, L. Aynès et Ph. Stoffel-Munck, Op. cit., p. 401.

[49] J. Ghestin, Op. cit., p. 247.

[50] D. Mazeaud, Op. cit.

[51] F. Terré, Ph. Simler, Y. Lequette et F. Chénedé, Op. cit., p. 571.

[52] Com. 22 nov. 2023, n° 22-16.514 ; Com. 10 févr. 2009, n° 08-12.415 : RTD civ. 2009. 318, obs. B. Fages

[53] J.-L. Aubert, É. Savaux et J. Flour, Op. cit., p. 422.

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